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Les marchés attaquent: la crise monétaire de 92-93

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Depuis le début de la crise de la dette souveraine, certaines voix se font entendre pour regretter les
monnaies nationales. Comme si le franc français ou la drachme grec nous auraient permis d'échapper à cette crise ou d'y faire face de façon plus satisfaisante. Or, les crises monétaires du passé sont là pour prouver qu'il n'en est rien, bien au contraire. J'ai donc décidé de publier ci-dessous, un chapitre du livre que j'ai écrit avec mon confrère allemand Thomas Klau, "Ces hommes qui ont fait l'euro", paru chez Plon en 1999, histoire de rappeler l'une des tourmentes les plus graves que nous ayons traversé (il y en a eu d'autres avant et après, jusqu'en 1999). On oublie trop souvent que la souveraineté monétaire française se mesurait alors en minutes: celles qui séparaient une décision de la Bundesbank d'augmenter les taux (ou de les baisser) de celle de la Banque de France de suivre, contrainte et forcée. A sa lecture, vous verrez que cette crise est riche d'enseignements pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui et ce à quoi nous avons échappé.Ce chapitre est protégé par les droits d'auteur et sa reprise est donc interdite sauf autorisation expresse.

Printemps 1992. Rien n'annonce que l'Europe est sur le point de basculer dans onze mois de tourmente monétaire. Onze mois qui vont dynamiter le Système monétaire européen (SME), mettre en péril la construction européenne et l'union monétaire, fragiliser les gouvernements. Entre septembre 1992 et août 1993, ministres et hauts fonctionnaires, médusés, vont découvrir la terrifiante force de frappe de spéculateurs capables désormais de balayer en une matinée la stratégie économique de tout un pays à coups de dizaines de milliards de dollars. Durant de longues semaines, les énarques de la Direction du Trésor, à Paris, les yeux rivés à leurs écrans Reuters, vont vivre dans un état d'alerte quotidien. Leurs bureaux, ouverts presque jour et nuit, prennent l'allure d'un bivouac guerrier. L’angoisse est d'autant plus difficile à gérer qu'elle doit rester discrète.Ainsi, au bureau G1 du service des affaires internationales du ministère des finances français, où l'on surveille la gestion des réserves monétaires détenues par une Banque de France encore soumise à la tutelle gouvernementale, tout le monde est tenu au secret le plus absolu. La consigne, donnée par Jean-Claude Trichet, le directeur du Trésor d'alors : « Le secret monétaire, c'est plus important que le secret nucléaire. » Formule à laquelle, dans la plus pure tradition française, il ne manque jamais d'ajouter « Même sur l'oreiller. » « Cette période de crise, c'est une période pendant laquelle la volonté politique commune des Etats membres donne l'impression de se dissoudre », explique Xavier Lanaurdie-Eiffel, ancien conseiller de Jean-Claude Trichet au Trésor et actuel chef de cabinet d'Yves-Thibault de Silguy, le commissaire chargé du dossier monétaire. « C'est un moment de doute pendant lequel la perspective de la monnaie unique paraît extrêmement hypothétique. Nous avions préparé Maastricht dans un monde de stabilité monétaire absolu. Nous redécouvrions brutalement ce que sont les dévaluations. »Pourtant, quatre mois avant que l'Europe ne plonge dans la tourmente, tout semble bien aller. Le traité de Maastricht a été signé le 7 février 1992. Les ratifications semblent acquises. Certes, la croissance n'est pas au rendez-vous. En Allemagne, l'expansion est sérieusement freinée par la formidable hausse des taux d'intérêt amorcée par la Bundesbank pour lutter contre les effets inflationnistes du financement à crédit de l'économie des nouveaux Länder. En France, l'activité économique, après la très mauvaise année 1991, semble hésiter entre reprise et détérioration, même si les pronostics sont plutôt optimistes. Partout, la nouvelle poussée de fièvre du chômage inquiète les gouvernements. Mais du côté des taux de change, au moins, les équipes au pouvoir pensent avoir la paix : les dévaluations en cascade des monnaies européennes ne sont plus qu'un mauvais souvenir. L'appartenance au mécanisme de change du SME semble offrir un cadre stable aux économies. Certes, la livre sterling est surévaluée et la crédibilité de la lire est atteinte par le grand nettoyage anticorruption de mani pulite (mains propres). Il n'empêche : la crédibilité du système est renforcée par la décision des pays de la Communauté de réaliser une union monétaire dont le SME fait figure de précurseur. Sa stabilité jusqu'à l'avènement de I'UEM en 1997 ou 1999 n'est pas mise en doute.Ce système de changes « fixes mais ajustables », comme disent les techniciens de l'argent, a évolué au-delà de ce qu'espéraient ses fondateurs en 1978. D'un arrangement monétaire destiné à mieux contrôler les flux de capitaux, le SME est devenu le point d'ancrage de la politique économique de la plupart des pays de la Communauté. Appelée en France « politique du franc fort » et pourfendue par les ennemis de la « pensée unique », cette stratégie transcende les clivages politiques. Le but : combattre l’inflation, ce fléau économique des années 70 et 80. La méthode : arrimer sa monnaie à celles des partenaires du SME, mais surtout à celle qui est devenue l'ancre du système, le mark allemand, un mark dont chacun pensait que le pouvoir d'achat sera jalousement défendu par une Bundesbank viscéralement opposée à tout laxisme monétaire. Cependant, à Bercy comme dans la classe politique française, on vit plutôt mal la prépondérance du mark. Certains, et notamment Trichet, caressent en ce printemps 1992 l'espoir de voir le franc le détrôner, affaibli qu'il est, pensent-ils, par les difficultés économiques et inflationnistes croissantes de la réunification. Un péché d'arrogance qui sera vite puni.La superbe indifférence de la BundesbankWashington, mardi 22 septembre 1992. Réunion d'automne du Fonds monétaire international, rituel réunissant chaque année le gratin de la finance internationale. L'ambiance est à la crise. Depuis quatre bonnes semaines, le SME fait l'objet d'attaques spéculatives d'une violence jusqu'alors inconnue. A coups de milliards empruntés en bonne partie aux banques centrales elles-mêmes, de grands fonds d'investissement gérés par des aventuriers de l'argent, tel George Soros, vendent à la baisse les monnaies européennes et achètent du mark. Plusieurs, dont la lire et la livre sterling, ont déjà été éjectés du mécanisme de change, et c'est maintenant le franc français qui est en première ligne.Trois hommes tiennent son sort, et celui du SME, entre leurs mains. Tous trois sont économistes. Tous trois sont de grands commis de l'Etat. Tous trois, enfin, sont Allemands. Le premier dans l'ordre du protocole, c'est le Bavarois Helmut Schlesinger, président de la Bundesbank, gardien austère et sourcilleux de la stabilité du mark et de l'indépendance de la Banque centrale. En poste depuis 1991, il a été façonné par la Buba dont il incarne l'aspect le plus hostile à toute innovation. Le deuxième, Hans Tietmeyer, est, depuis un an, son vice-président. Catholique fervent, proche du Vatican, ce conservateur est de loin le plus cosmopolite des trois. « C'est sûrement l'un de ceux dont le background intellectuel et philosophique est le plus construit », estime Pascal Lamy, l'ancien chef de cabinet de Jacques Delors. « Il a un côté Luther et quand il parle de la monnaie devant des auditoires restreints, c'est comme s'il parlait de l'instrument de la vertu dans ce bas monde. » A l'inverse d'un Schlesinger d'une grande raideur physique, Tietmeyer est un homme à la gestuelle animée, parfois presque théâtrale. Friand de joutes intellectuelles, il ne dédaigne pas de discuter des avantages de la monnaie unique avec un aréopage de dignitaires religieux. Le troisième, Otmar Issing, est la star économique de la Banque centrale allemande. Comme Schlesinger, Issing est méfiant envers un monde politique soupçonné de préférer la facilité à la rigueur d'une vision à long terme. A leur côté, Theo Waigel, le ministre des finances. Mais ce n'est pas lui qui détient le pouvoir en cette journée fatidique. Face aux trois banquiers, Jean-Claude Trichet représente, seul, la France. L'heure est dramatique. Après des journées passées il défendre la parité du franc contre le mark, au prix de dizaines de milliards de francs, les réserves de la Banque de France - plutôt modestes  - sont épuisées. Le gouverneur Jacques de Larosière, refuse d'aller beaucoup plus loin dans un endettement dont nul ne sait encore s'il pourra être remboursé sans pertes énormes. La Buba va-t-elle accepter de voler au secours du franc? Tout dépend d'elle. L'humiliation, pour la France, est totale, elle qui était si fière de la solidité de sa monnaie.Comment en est-on arrivé là? D'abord, il y a eu le refus de dévaluer les monnaies pour des raisons de prestige national. Or, le fait de retarder les changements de parité nécessaires se termine presque toujours par des dévaluations d'autant plus violentes qu'elles ont été repoussées trop longtemps. En 1992, presque cinq ans se sont écoulés depuis le dernier réalignement au sein du SME. Cinq ans pendant lesquels les marchés des capitaux ont été libérés de leurs dernières entraves (en juillet 1990) et les économies des pays appartenant au système ont évolué différemment. Le coût de l'unification allemande n'a rien arrangé. Afin de permettre aux Allemands de l'Est de rattraper le niveau de vie de l'ancienne République fédérale et soutenir les industries défaillantes de l'ex-RDA, le gouvernement de Bonn renfloue les nouveaux Länder à hauteur de dizaines de milliards de marks par an et creuse ainsi son déficit budgétaire. La conséquence : une surchauffe suivie d'une poussée inflationniste que la Bundesbank combat en augmentant brutalement ses taux d'intérêt. Rendre l'argent plus cher refroidit, en effet, la machine économique.Fidèle à elle-même, la Bundesbank fait passer la lutte contre l'inflation en Allemagne avant toute autre considération. Elle attire ainsi les capitaux, alléchés par cette généreuse rémunération, vers le mark qui, en dépit des rêves de Bercy, reste solide aux yeux des opérateurs du monde entier. Une situation dangereuse, puisqu'elle met les autres pays du SME devant une terrible alternative : suivre et même surpasser les Allemands dans le resserrement de la vis monétaire afin de retenir les capitaux, mais en prenant le risque d'étouffer l'activité économique. Ou accepter de laisser filer sa monnaie, c'est-à-dire de dévaluer. Les Européens vont, durant des mois, réclamer de Francfort un assouplissement de sa politique. Même les Américains l'appelleront à plus de retenue. En vain. Pour la Buba, un mark affaibli par une inflation durable déboucherait sur une dérive générale du SME, puisque le système perdrait son ancre de stabilité.La décision de son conseil central de relever une nouvelle fois son taux d'escompte, le 15 juillet 1992, confirme qu'il refusera de répondre aux appels de ses partenaires. Elle sème la consternation jusqu'au ministère des finances à Bonn. « Sans aucune bonne raison, la Buba a décidé de frapper le guêpier d'un coup de pied supplémentaire. Les tenants d'une ligne dure l'ont emporté ce jour-là », raconte un ancien haut responsable du Bundesfinanzministerium. La situation est d'autant plus instable que depuis quelque temps, le dollar, à la suite d'une politique monétaire américaine accommodante, est en chute libre : du 1er juillet au 2 septembre, le billet vert va passer d'un cours de 1,51 à 1,38 marks, ce qui incite encore plus les spéculateurs à se reporter sur la monnaie allemande.Le choc danoisComme si cela ne suffisait pas, les Danois refusent, le 2 juin 1992, de ratifier par référendum le traité de Maastricht. Un événement que sablent au champagne les antimaastrichtiens de Londres. Ce petit pays nordique persuade la quasi-totalité des médias britanniques et américains - fournisseurs attitrés de l'information des spéculateurs - que l'union monétaire reste à la merci d'un rejet populaire. L'effondrement de la certitude qu'elle se ferait sans heurt majeur fissure la confiance sur laquelle repose le SME. L'annonce, par François Mitterrand, dans la foulée du « non » danois, d'un référendum sur Maastricht pour le mois de septembre, aggrave les incertitudes. Cette décision provoque la fureur d'Helmut Kohl. Le traité est à nouveau exposé aux aléas du suffrage universel, mais cette fois dans un pays essentiel de l'Union. « Une funeste idée », commente un haut fonctionnaire du Trésor. L'attention des spéculateurs et autres observateurs se reporte soudain sur les déséquilibres économiques existant entre les pays européens : c'est le retour du réel en quelque sorte. A partir de là une crise du système n'est plus qu'une question de temps : « le SME ressemble à la sainte Barbe du vaisseau : on y entrepose des barils de poudre », résume-t-on à l'époque à Bercy

Après une série de secousses annonciatrices qui ébranlent les monnaies scandinaves déjà affaiblies par une crise bancaire, la lire italienne et la livre sterling subissent les assauts violents des spéculateurs. A Bath, lors d'une réunion informelle des ministres des finances le 5 septembre 1992, Schlesinger refuse par trois fois de céder aux demandes répétées du chancelier de l'Echiquier, Norman Lamont, de baisser les taux d'intérêt allemands. Son insistance est telle que le président de la Bundesbank fait mine de quitter la salle. Déjà, les tensions sur les marchés commencent à empoisonner les rapports entre grands argentiers européens. Une semaine plus tard, la lire, éternel canard boiteux de l'Europe, est dévaluée de 7 %. Mais ce geste sacrificatoire ne produira pas l'effet escompté : au contraire, les marchés, ayant senti le sang de la bête, se déchaînent davantage. Le mercredi 16 septembre, la livre s'effondre à son tour sous les coups d'une spéculation gigantesque. En une matinée, la Banque d'Angleterre, gardienne de la City, la plus vénérable des grandes banques centrales, engloutit dans un formidable naufrage toutes ses réserves. « Nigel Wicks, le directeur du Trésor britannique, a appelé Trichet, qui présidait le Comité monétaire », se souvient un haut fonctionnaire de Bercy. « On savait qu'ils étaient dans la merde. On suivait ça heure par heure, minute par minute. Trichet prend le téléphone. Il ne dit pas un mot. Il écoute pendant deux, trois minutes. Il repose l'appareil. Il est livide. Il lève les yeux, regarde par la fenêtre. Il s'assied et dit : " Ça y est, les Anglais lâchent. " On s'est dit : c'est maintenant notre tour. » Abasourdis, les Britanniques assistent à l'effondrement d'une stratégie économique et monétaire que le jeune premier ministre avait imposée en 1990 lorsqu'il était chancelier de l'échiquier, contre la résistance farouche de l'aile droite de son parti. L'autorité de John Major sur les conservateurs s'en trouvera affaiblie à tout jamais. Ce mercredi noir (Black Wednesday), la livre est éjectée du SME et la Grande Bretagne traumatisée s'installe pour longtemps dans un rejet inconditionnel de toute participation à un système de parités des changes. Dans la nuit, sous la pression des marchés, le gouvernement italien décide à son tour de quitter le mécanisme de change, tandis que la peseta espagnole est dévaluée de 5 %.Aussi dramatique soit-elle, la crise, jusqu'ici, n'a pas mis en péril le pilier central de l'édifice politique, institutionnel et financier qu'est l'Europe de Maastricht. Ce pilier, c'est la volonté franco-allemande de marcher d'un même pas et de ne rien faire délibérément qui nuise gravement aux intérêts essentiels de l'autre. En 1992, et vu de Paris, l'une des plus fortes expressions de la solidité de ce couple, c'est la parité franc-mark au sein du SME, inchangée depuis janvier 1987. L'abandonner et dévaluer le franc, ce serait acter l'échec d'une politique fondée sur la cohésion européenne et la rigueur financière. Ce serait aussi donner raison aux antimaastrichtiens et, avec eux, à tous ceux qui n'ont jamais admis les dix années de rigueur engagées par François Mitterrand au moment du grand virage de 1983, même si le « franc fort » n'en est qu'une expression. Dans les allées du pouvoir, nombreux sont ceux qui pensent que l'abandon du lien franc-mark rouvrirait la porte à une politique de relance de la consommation. Autrement dit, les économies française et allemande n'auraient plus aucune chance, à court terme, de se rapprocher suffisamment pour pouvoir créer une union monétaire aux conditions du traité de Maastricht.Tout cela, les spéculateurs de New York, de Londres et même de Paris ou de Francfort le savent. Mais leur triomphe sur la Banque d'Angleterre les a convaincus que les gouvernements européens, désormais, ne sont plus maîtres du jeu. La livre dévorée, c'est le franc qui devient la proie des prédateurs. La très faible victoire du « oui » au référendum français sur Maastricht, le dimanche 20 septembre 1992, et l'âpreté des débats durant la campagne ont renforcé la conviction des opérateurs que le gouvernement est trop faible pour user longtemps de l'arme des taux d'intérêt et donc faire passer la défense du franc avant toute autre considération. En effet, avec un chômage dépassant les 10 % et une inflation à 2 %, c'est bien d'une baisse et non d'une hausse des taux d'intérêt dont l'économie française a besoin. Loin d'apporter l'apaisement espéré, l'issue du scrutin ravive les flammes de la spéculation.L'humiliation de WashingtonDeux jours après le référendum français, à l'hôtel Sheraton de Washington, Trichet essaye donc d'obtenir le soutien de la Bundesbank pour sauver le franc qui menace de tomber à son cours plancher au sein du système. Le directeur du Trésor veut que Schlesinger, Tietmeyer et Issing signent un communiqué franco-allemand affirmant que le cours pivot entre franc et mark correspond aux réalités économiques et ne doit donc pas être modifié. Ce texte, le premier du genre, est une idée de François Mitterrand et d'Helmut Kohl.Le hasard faisant bien les choses, les deux dirigeants se rencontrent le même jour, à Paris, pour un mini-sommet prévu de longue date et destiné à rassurer les opinions publiques après le référendum français. Le chancelier se montre mal informé de la gravité de la situation sur les marchés. Après quelques explications, le président obtient qu'il fasse pression sur le trio de la Bundesbank à Washington. Kohl acquiesce non sans hésitation, l'indépendance de la Buba étant ce qu'elle est. Il faudra quatre heures de négociations pour que Schlesinger s'incline et accepte que son nom figure en bas d'un texte répondant aux attentes de Paris. Quatre heures pendant lesquelles il résistera aux exhortations de Tietmeyer, son successeur désigné, et à celles du chancelier lui-même, qui poursuit ses pressions téléphoniques depuis un restaurant coréen proche de l'Elysée. Il faudra que Tietmeyer et Issing, lui aussi acquis à la nécessité d'une déclaration franco-allemande, se retirent avec Schlesinger dans une pièce attenante pour que leur patron se laisse enfin convaincre. Ayant cédé sur le communiqué, Schlesinger souscrit aussi au principe d'une hausse des taux de prise en pension en France accompagnée d'une baisse en Allemagne, manoeuvre qui pénalise lourdement tous les spéculateurs qui ont emprunté du franc à court terme pour acheter du mark. Il accepte, enfin, d'intervenir à partir du mercredi 23 septembre pour soutenir le franc - les sommes débloquées lors de ces opérations devront être remboursées par la Banque de France ultérieurement, comme le prévoient les règles du SME.Paris. Deux heures du matin, le 23 septembre 1992. Dans le bureau de Michel Sapin, le jeune ministre des finances, Larosière se livre à un état des lieux alarmiste : « Les réserves françaises sont négatives. A 8 h 15, demain matin, la Banque de France montera ses taux à 13 % contre 10,5 %. Les Allemands ont consenti une augmentation des swap. Mais si nous étions amenés à utiliser dans la journée de demain l'ensemble de ces milliards de dollars de prêts, cela mettrait nos réserves dans une situation négative telle qu'elle serait excessive. Donc, Monsieur le Ministre, en tant que gouverneur de la Banque de France, je vous dis que je ne suis pas prêt à aller jusque-là. Je vous suggérerais donc de demander le réalignement du franc. » Dès l'ouverture des marchés, les attaques contre le franc reprennent de plus belle malgré le communiqué franco-allemand qui a été rendu public en début de matinée. La manoeuvre semble avoir échoué. Le premier ministre, abattu, se prépare à demander une réunion du Comité monétaire européen. La France ne veut pas entendre parler d'une dévaluation du franc. Elle mettra sur la table trois options : un flottement généralisé des monnaies, c'est-à-dire la fin du SME ; la réévaluation unilatérale du mark ; ou le flottement de la monnaie allemande. Pierre Bérégovoy, tout comme Michel Sapin, a déjà préparé sa lettre de démission.A Bercy, sur les écrans, chacun peut suivre la chute du franc. Brusquement, à 16 heures, « sans que l'on n'ait jamais vraiment su pourquoi, les types ont arrêté d'attaquer », raconte l'un des acteurs du drame. Au Trésor, plus personne ne bouge. Durant plusieurs minutes, on entend les mouches voler. Au bout d'une heure, Bercy appelle la Banque de France. Là aussi, on n'ose pas encore croire au miracle. A New York, pourtant, les raids ont aussi cessé. A 21 heures, le soulagement est général : les spéculateurs renoncent. La France a frôlé la catastrophe : il restait à peine un milliard de dollars avant d'atteindre la limite fixée par le gouverneur de la Banque de France. « Si Soros avait su cela, à ce moment-là, on était morts », se souvient un témoin. Mais ce n'est qu'un armistice. Pas la fin de la guerre.Pour Trichet, qui rentre de Washington « crevé, épuisé, pas rasé », selon les mots d'un de ses collaborateurs, après plusieurs nuits passées à négocier avec Schlesinger, le choc est terrible. Le directeur du Trésor réunit ses troupes pour leur raconter ces heures pénibles : « Le sens de son discours était: on s'en est sortis mais les Allemands sont des chiens », se souvient un conseiller de Michel Sapin. « On veut se rapprocher d'eux et on se fait tabasser. Mais, en même temps, au moment ultime, les politiques à Bonn donnent le la et on s'en sort.» Il n'empêche que Trichet a vu, pendant quelques heures, le sort du gouvernement français dépendre du bon vouloir de trois banquiers centraux allemands, qui - suprême humiliation - ont choisi de se retirer pour décider s'ils devaient accorder à la France la grâce d'une intervention. Sans le chancelier et l'éloquence de Tietmeyer, la Bundesbank, en la personne de son président, aurait refusé de s'engager aussi loin dans le soutien du franc, s'arc-boutant sur la fameuse « lettre Emminger ». Aux débuts du SME, Otmar Emminger, alors président de la Buba, obtint du gouvernement Schmidt l'assurance que, quels que soient les engagements souscrits dans le cadre du mécanisme de change, Francfort pourrait cesser de défendre une parité dès lors que la stabilité des prix en Allemagne s'en trouverait menacée. Cette lettre, invoquée pendant les tractations de Washington, Trichet en avait connaissance au moins depuis les négociations de Maastricht. Il n'empêche que, pour Paris, le fait que la Bundesbank puisse choisir elle-même jusqu'où elle soutient le franc est intolérable, d'autant qu'il s'agit d'une violation certaine des accords du SME.Un faucon  sous pressionLa dureté d'Helmut Schlesinger, le 22 septembre, a quelques excuses. Le président de la Bundesbank a le sentiment d'être tombé dans un traquenard politique dont l'issue pourrait sérieusement affaiblir la crédibilité de la Bundesbank et, peut-être, le contraindre à la démission. Les événements inouïs des dernières semaines ont demandé à ce conservateur instinctif un effort d'innovation et d'adaptation constant. « Schlesinger raisonnait " ancienne manière " alors que Tietmeyer raisonnait en termes de ce qui allait naître », explique Michel Sapin. En outre, par deux fois au moins, l'action personnelle du patron de la Buba depuis le début de la crise a été violemment et publiquement mise en cause. La semaine précédant la réunion de Washington, la publication sélective et non autorisée d'extraits d'un entretien peu prudent donné au Handelsblatt, quotidien économique allemand, a contribué à précipiter la sortie de la livre du SME. Schlesinger estimait notamment que des « tensions » persistaient au sein du système et ne disparaîtraient qu'avec un réalignement plus large. Tout le monde a pensé qu'il visait la livre... Suprême embarras, il a été critiqué au sein même du conseil central de sa banque pour avoir promis, en contrepartie de la dévaluation de la lire italienne, le 13 septembre, une baisse des taux d'intérêt allemands. Surtout, il en a permis l'annonce avant même la session du conseil, seul habilité à prendre une telle décision. A Washington, Schlesinger est un homme qui ne veut plus prendre de risques. C'est pourtant bien cela qu'on lui demande. Jamais, jusqu'ici, la Buba ne s'est officiellement et publiquement engagée à défendre, contre vents et marées, une monnaie attaquée massivement par les marchés. Si malgré tout les spéculateurs réussissaient à casser la parité entre le franc et le mark, c'est le mythe de l'infaillibilité des sages de Francfort qui s'en trouverait sérieusement ébréché.Si Schlesinger se fait tant prier par Trichet, c'est aussi parce que la Bundesbank a déjà sorti des milliards de marks pour soutenir les monnaies attaquées, des milliards qui, même s'ils sont remboursables à terme, gonflent dans l'immédiat la masse monétaire allemande : il faut émettre (les marks pour acheter les devises attaquées et ainsi soutenir leur cours, ce qui risque de renforcer les pressions inflationnistes. Certes, le cas de la France est particulier, puisque la parité du franc et du mark, aux dires même du président (de l'institut d'émission allemand, reflète correctement les écarts de compétitivité et les « fondamentaux économiques». 
Il n’empêche. Depuis plusieurs années déjà, les ténors de Francfort ont le sentiment d'avoir (presque) seuls raison contre (presque) tous. Il est vrai que leur fort scepticisme vis-à-vis du projet d'union monétaire et l'hostilité de beaucoup de ses économistes - dont Schlesinger - envers les contraintes du SME ont permis à la Bundesbank d'y voir plus clair que d'autres. Dès 1990, année de l'unification allemande, les experts de Francfort flairent anguille sous roche et l'ont connaître, sans trop l'étaler sur la place publique, leur inquiétude quant à la stabilité future du SME. L'entrée de la livre dans le système, en 1990, à un cours beaucoup trop élevé - parce que décidé unilatéralement par le gouvernement britannique contre l'avis allemand -, ainsi que la dégradation de la compétitivité des pays du sud de l'Europe finissent par les convaincre qu'un réalignement sera, tôt ou tard, inévitable. Mais voilà : l'initiative, en cette matière, appartient aux seules capitales qui, de Rome à Londres en passant par Madrid, ne veulent pas en entendre parler.Ainsi, en août 1992, quand les tensions au sein du SME commencent à inquiéter sérieusement banques centrales et ministères, Français, Allemands, Italiens et Britanniques se rencontrent discrètement à Paris. A cette réunion sont conviés les ministres des finances, les directeurs du Trésor et les gouverneurs. Schlesinger, en vacances en Grèce, se fait remplacer par Tietmeyer. Selon un participant, celui-ci se déclare très inquiet : « Il a dit qu'à son avis il était encore temps de stabiliser le système en réaménageant les parités. » Il se heurte au refus immédiat des autres. Quelques semaines plus tard, le déchaînement des marchés force la main des gouvernements. Le dimanche 13 septembre au matin, Helmut Kohl se rend secrètement à la Bundesbank, à Francfort, accompagné de son secrétaire d'Etat aux finances, Horst Köhler, et de Gert Haller, responsable des affaires internationales au Bundesfinanzministerium, pour s'entretenir de la crise avec Schlesinger et Tietmeyer. Les Allemands décident d'envoyer immédiatement Köhler et le vice-président de la Buba à Paris et à Rome, pour convaincre leurs partenaires d'accepter une dévaluation de la lire. Dans la soirée, c'est chose faite.Trichet préfère le téléphoneMais selon une procédure un peu particulière, Trichet, président en exercice du Comité monétaire européen, décide de mener les négociations par fax et téléphone, plutôt que d'inviter les participants à se réunir physiquement comme c'est la règle. Aujourd'hui encore, les ténors de la Buba sont persuadés que cette méthode n'avait qu'un but éviter que la question d'un réalignement général des monnaies du système vis-à-vis du mark ne soit soulevée. « Nous avions un avion en attente », se souvient Schlesinger. « C'était vraiment une procédure hautement inhabituelle. Le résultat, c'est que personne, après coup, ne pouvait plus déterminer qui avait dit quoi et ce qui n'avait pas été dit. » Le but du directeur du Trésor, pour l'ancien président de la Bundesbank, est d'éviter que les Allemands ou d'autres ne demandent un réalignement plus général. Cela, Bercy n'en veut pas à une semaine seulement du référendum sur la ratification du traité de Maastricht.La crainte des Français - une dévaluation du franc face au mark pourrait sonner le glas de la rigueur en France - renforce la suspicion des faucons de la Bundesbank que Paris n'a pas encore les reins assez solides pour résister à long terme aux tentations de laxisme monétaire. Dans ces conditions, s'arc-bouter à coups de dizaines de milliards contre ensemble des marchés déchaînés, c'est affaiblir le mark sans garantir la parité du franc sur la durée. Pour finir, dans son for intérieur, Helmut Schlesinger doute aussi de la détermination et peut-être de la capacité des Français à rendre les sommes qu'il pourrait leur prêter. Le remboursement anticipé par la Banque de France, dans les mois qui suivront les interventions de Francfort, sera pour lui une divine surprise et facilitera beaucoup sa coopération future avec Paris. Au passage, l'institut d'émission français empochera quelques solides bénéfices sur le dos des spéculateurs.Cette attitude allemande, la majorité des fonctionnaires de Bercy la ressent comme tout bonnement monstrueuse. « C’est vrai que tous autant qu'on était, à certains moments, onen aurait bien tué quelques-uns », se souvient un haut fonctionnaire du Trésor de l'époque. « A ce moment-là, il y eut un soupçon, et je parle par euphémisme, que la partie adverse recherchait l'échec. » Avec le recul, les Français se montrent plus compréhensifs. Aujourd'hui, Trichet justifie l'attitude de ses interlocuteurs, arguant qu'ils « défendaient des intérêts qui étaient légitimes. Il vaut mieux que les gens se défendent loyalement. Ceux qui sont obliques ou arrangeants ne sont pas fiables, donc ils ne sont pas intéressants », explique-t-il.Sans que les médias ou même les milieux financiers de époque en aient pris réellement la mesure, les attaques contre le franc se poursuivent durant la fin de l'année 1992, après seulement six semaines de répit. La perspective des élections législatives de la fin mars 1993, la défaite annoncée la gauche et les divisions de la droite sur la politique du franc fort agitent les marchés. Ces derniers « estiment qu'il y a plus de consensus politique en France, que la situation se dégrade, que le chômage va devenir inacceptable et que, par conséquent, la France ne pourra pas suivre l'Allemagne, qu'elle devra diverger et que, donc, elle ne pourra entrer dans la monnaie unique », analyse un haut fonctionnaire de Bercy. « Notre chance, c'est la victoire de septembre 1992 les opérateurs se montrent beaucoup plus prudents qu'ils ne l'avaient été. » Crise larvée, certes, mais qui nécessite, début janvier, de nouvelles négociations entre l'Allemagne et la France. Elles débouchent, encore une fois, sur des lignes de crédit ainsi que sur la publication d'un communiqué confirmant les parités existantes. « On était sous une épée de Damoclès permanente », raconte un des anciens du Trésor. Si les difficultés de cette période sont politiquement plus faciles à gérer que celles du mois de septembre, c'est notamment grâce à la bonne coopération entre Paris, Bonn et Francfort. En Allemagne, la ténacité des Français impressionne tout autant que la rapidité avec laquelle ils remboursent leurs dettes. Au sein du SME, les tensions restent assez fortes pour obliger l'Irlande à dévaluer sa monnaie de 10 % à la fin du mois de janvier 1993.Un gaffeur humiliéAu Palais Beauharnais, à Paris, l'heure, en ce jeudi 24 juin 1993, devrait être aux mondanités. L'ancienne résidence de Bismarck, ambassadeur de Prusse à Paris, désormais ambassade d'Allemagne, organise un déjeuner en l'honneur de Birgit Breuel, patronne de la Treuhandanstalt, cette gigantesque holding d'Etat chargée de privatiser le parc industriel de l'ancienne RDA. Pendant que les représentants du gratin économique, réunis dans les somptueux salons Directoire, échangent des amabilités sur l'avenir des nouveaux Länder, une scène étonnante se déroule dans la loge du concierge, à l'entrée de la cour d'honneur.Dans une pièce trop petite pour s'y asseoir à trois, Edmond Alphandéry, ministre des finances  du gouvernement conservateur d'Edouard Balladur - qui, le 29 mars, a
succédé à Bérégovoy -, passe l'un des pires moments de son existence politique. Entouré d'une interprète et d'un conseiller, le ministre téléphone. A l'autre bout du fil, son homologue allemand, Theo Waigel. Le matin, Alphandéry, sur Europe 1, a commenté la réunion du Conseil économique franco-allemand prévue pour le lendemain, vendredi. « L'Europe souffre d'une politique monétaire trop restrictive. Les Allemands doivent accélérer leur baisse des taux d'intérêt. C'est la raison pour laquelle j'ai pris l'initiative de demander à mon collègue Theo Waigel, le ministre allemand des finances, et à Helmut Schlesinger, le président de Bundesbank, de venir à Paris (...) pour que nous discutions ensemble des conditions d'une baisse concertée des taux d'intérêt en France et en Allemagne. » Et d'ajouter que la France pourra « parler d'égal à égal » avec sa grande voisine, « ce qui n'était pas le cas il y a plusieurs mois ». Les mots ont été manifestement pesés, puisqu'il emploie un langage  équivalent dans un entretien à l'hebdomadaire Paris Match de la même semaine.En quelques phrases, l'ancien professeur d'économie a suggéré qu'il y a désaccord entre la France et l'Allemagne, qu’il peut convoquer où et quand bon lui semble le président de  la Bundesbank et le ministre des finances allemand pour parler des taux, et que l'Allemagne, quelques mois auparavant, a exploité une situation de faiblesse de la France... Une gaffe énorme. Parmi les hauts fonctionnaires de Bercy et de Matignon qui, comme tous les matins, écoutent la radio d'une oreille distraite, c'est l'effarement. Alphandéry a été non seulement discourtois et inutilement provocateur; mais sa bourde risque de replonger le franc dans une crise. Depuis plusieurs mois déjà, les marchés observent les débats internes de la droite sur la meilleure politique économique à conduire. Va-t-elle, désormais au pouvoir, poursuivre la politique du franc fort et donc l'arrimage au mark, qui a déjà coule tant d'emplois à la France? Si les marchés sont restés malgré tout plutôt calmes ces dernières semaines, c'est en glande partie grâce à la solidité de la coopération franco-allemande. En une interview irréfléchie, Alphandéry a sans doute commis l'irréparable.A Bonn et à Francfort, les réactions ne se font pas attendre. L'information est rapide : en quelques minutes, les agences ont diffusé les déclarations du ministre. Schlesinger est furieux, l'entourage de Waigel atterré. Vers 10 heures du matin, Bercy prend connaissance de la publication de deux communiqués, l'un de la Bundesbank, l'autre du ministère des finances. Ils annoncent que le Conseil économique franco-allemand du 25 juin est reporté à leur demande, à la suite d'impératifs de politique intérieure... Aucune nouvelle date n'est retenue. Un désastre. Dans une opération de damage control montée à la hâte, les entourages organisent un entretien téléphonique entre les deux ministres. On convient de l'heure du déjeuner. C'est un hasard qu'Alphandéry soit, ce jour-là, invité à l'ambassade d'Allemagne. Ce sera, pour le ministre, l'occasion d'une humiliation supplémentaire. Dès l'arrivée, l'ambiance est hostile. Dans un geste ouvertement impoli, l'ambassadeur refuse de lui prêter son bureau ou tout autre salon de l'ambassade pour passer son coup de fil. Alphandéry se retrouve donc dans la loge du concierge. Manifestement, le gouvernement allemand a décidé de lui donner une leçon impitoyable. Waigel est glacial.Alphandéry : « On a déformé mes propos sur la réunion que nous avions prévue. La presse, et notamment Reuters, a trahi mes propos. J'ai souhaité rétablir immédiatement la vérité de ce que j'ai dit, en vous contactant personnellement. »Waigel : « J'ai bien compris que la presse avait mal interprété ce que vous avez dit. »Alphandéry : « J'ai dit dans ma propre déclaration qu'avec votre accord nous avions prévu la réunion à Paris et que, entre autres, nous voulions parler de la politique monétaire. Je n'ai pas dit que nous allions envisager une baisse des taux car cela dépend des banques centrales. J'ai seulement parlé des conditions qui permettraient la baisse (...) J'ai aussi rappelé (...) l'aide que l'Allemagne nous a apportée lors des problèmes monétaires de l'automne dernier. Naturellement, nous sommes prisonniers des interprétations tendancieuses de la presse que nous ne pouvons pas empêcher. Mais je voulais surtout vous appeler pour vous dire mon amitié, la confiance que j'ai en vous et l'appui pour l'action difficile que vous menez dans votre pays. »Waigel : « Je vous remercie pour ce coup de téléphone, qui était bien nécessaire. Je veux simplement vous donner mon opinion, qui est définitive. Evidemment, je ne veux peser ni nos relations ni notre coopération. Mais enfin : nous avons vu le texte de vos déclarations et cela fait vraiment très mauvais effet sur l'opinion publique allemande et, évidemment, sur la Bundesbank. J'ai ici le texte de vos déclarations. Vous avez bien dit : " J'attache une grande importance A cette réunion puisque l'Europe a souffert d'une politique monétaire trop restrictive. " Et vous avez cité l'Allemagne qui a des taux trop élevés? Et c'est pourquoi à la suite du sommet (européen) de Copenhague (de juin 1993, NDA), j’ai invité le ministre des finances allemand et le président de la Buba à discuter des taux trop élevés? Or cette invitation,  selon les médias économiques, ne concerne pas une réunion habituelle du comité économique et financier, mais une convocation de la Bundesbank. Voilà l'image qui est donnée. Vous savez, elle est réellement indépendante et elle a accueilli ces commentaires de manière extrêmement négative. J'y étais, à Francfort, pour présenter ma politique économique et j'ai bon espoir d'avoir une baisse des taux irudi prochain. Mais vraiment, je ne peux plus demander à qui que ce soit de la Bundesbank de m'accompagner à Paris dans ces conditions. Personnellement, je ne ferai pas de commentaires. Je donnerai une justification purement technique de ce report. Je dirai que je suis sous pression compte tenu de la discussion budgétaire. Mais ne me demandez rien de plus. »Alphandéry : « Nous avons été piégés. Moi, j'avais évoqué une réunion normale. Je souhaite vraiment que ça ne soit pas un incident trop définitif. Aussi, je vous propose que publiions un communiqué conjoint, qui comporterait une nouvelle date et qui montrerait bien que c'est uniquement une déformation de mes propos et un report technique . » Waigel : « Je ne suis pas opposé à ce que nous mettions au point un communiqué. Mais le faire ensemble reviendrait à dramatiser inutilement la situation. Nous pouvons dire que nous  nous sommes parlé et que nous le referons au plus tard à Tokyo au G 7. Si vous voulez, je peux vous envoyer un projet dont vous pourriez vous inspirer (...). En quatre ans et demi, en tant que  ministre des finances, je n'ai jamais dit un mot négatif sur la politique que menait la France. Je l'ai soutenue en septembre 92. Je ne suis pas jaloux de tempérament : vous avez des succès, vous pouvez essayer de les mettre en valeur pour votre opinion. Mais vraiment, en ce moment difficile pour l'Allemagne, vos propos sont une vraie gêne. » Alphandéry : « Mais je l'approuve, votre politique (...) Je n'ai évidemment pas l'intention de critiquer la politique allemande et surtout pas la politique monétaire allemande dont nous aimerions bien qu'elle soit plus douce. Mais je sais le rôle que vous avez tenu à l'automne dernier et je vous en suis reconnaissant. »Waigel : « Bien sûr, je savais qu'il fallait que nous ayons une réunion de ce conseil. (...) Et sur l'invitation, j'étais d'accord. Mais c'est une période qui est extrêmement difficile, et je ne vais pas pouvoir donner suite et vous comprenez pourquoi. »Alphandéry : « Ecoutez, je vais vous expliquer comment se passe cette émission de radio et pourquoi ça ne s'est pas bien terminé... »Waigel : « L'incident est clos. J'expliquerai que vous avez manifesté de la compréhension pour la politique allemande et pour la difficulté de notre situation. »Alphandéry : « Entendu. Je verrai votre projet de communiqué et je m'en inspirerai. De toute façon, vous pouvez compter sur moi. J'en respecterai et l'esprit et la lettre »Le déjeuner qui suivit fut plutôt silencieux. Alphandéry, à l'aune des conventions diplomatiques, vient de subir une correction en règle qui le laissera meurtri à tout jamais. En promettant à Waigel de calquer son communiqué sur l'ébauche de Bonn, il lui signale très clairement que l'indignation de Bonn est légitime et qu'il est prêt à tout pour réparer les pots cassés. Autant pour « l'indépendance » de la France.Les anti-maastrichtiens  donnent de la voixLa gaffe d'Alphandéry est la goutte qui va faire déborder le vase déjà bien rempli du SME et mener, cinq semaines plus tard, à l'explosion définitive du système tel qu'il avait été conçu quatorze ans auparavant. Les Allemands ne lui pardonneront jamais ce faux pas. Après Bérégovoy, pour lequel Waigel et Schlesinger ressentaient une réelle amitié, et Sapin, considéré comme un partenaire agréable et compétent, Alphandéry a laissé à Francfort comme à Bonn un souvenir plus que mitigé : un homme faible, égaré dans un monde qui n'est pas le sien, enclin à s'enfoncer dans des silences apathiques dès qu'une négociation se durcit. Bref, le professeur d'économie n'était pas the right man at the right place. Edouard Balladur, à la suite de cet incident, prendra d'ailleurs directement en main le dossier monétaire, par crainte d'un nouveau dérapage.En temps normal, l'affaire n'aurait pas eu grande importance. Mais, justement, en 1993, les temps sont troubles. Les marchés financiers sont à l'affût du moindre signe de relâchement du lien franc-mark. Une mésentente franco-allemande peut en être le signal annonciateur. Pourtant, le message qu'Alphandéry a voulu faire passer à l'opinion française, dans son interview, partait d'un bon sentiment. Loin de se laisser faire par l'Allemagne et sa Banque centrale, la France est suffisamment forte pour convoquer son partenaire et « discuter avec lui des conditions d'une baisse des taux », et ce « d'égal à égal ». Par ces mâles paroles, le grand argentier répond indirectement à la campagne menée contre lui, les semaines précédentes, par des membres de l'opposition mais aussi des leaders anti-maastrichtiens de sa majorité. Le 16 juin, le gaulliste Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale, lance la fameuse formule du « Munich social » que vivrait la France. Jean Pierre Chevènement en rajoute, peu après, sur le même registre : il dénonce « les Vichyssois de notre temps qui nous rejouent le couplet du danger de la France isolée dès lors qu'elle s'aviserait de résister ». Autrement dit, en toute subtilité, défendre la parité du franc avec le mark, ce n'est rien d'autre que trahir son pays en s'inclinant devant les mânes du nazisme. Pour scandaleuses qu'elles soient, ces formules sont d'autant plus assassines qu'elles se greffent sur des attaques émanant du sein même du gouvernement depuis plusieurs semaines, Alain Madelin, ministre des PME, se répand, y compris devant des médias et des banquiers anglo-saxons, en critiques acerbes sur le suivisme monétaire de la Banque de France vis-à-vis de la Bundesbank. Indéniablement, au regard de la récession qui ravage la France (- 1,3 % en 1993), et d'un chômage qui n'en finit pas de croître, les taux d'intérêt en France sont encore beaucoup trop élevés. Nombreux sont ceux qui estiment que seule une baisse drastique des taux réels pourrait enrayer la récession et relancer la machine économique.Pourtant, depuis les élections, Paris a pu baisser ses taux d'intérêt de quatre points sans que le franc en souffre. Le 7 juin, ils sont même passés en dessous de ceux en vigueur en Allemagne. Autrement dit, les détenteurs de sa monnaie reçoivent une moindre rémunération que pour du mark. Cela a-t-il contribué à l'imprudence d'Alphandéry ? La tentation de pousser un cocorico réparateur après les humiliations de l'automne précédent est forte. Même un homme aussi prudent que Jacques de Larosière évoque la possibilité d'un partage du pouvoir monétaire entre le franc et la monnaie allemande. « Des données fondamentales placent la France en situation favorable pour participer, avec le mark, à l'ancrage du SME », déclare ainsi le gouverneur de la Banque de France t'. De fait, l'inflation en France (2 %) est moitié moins forte qu'en Allemagne. Surtout, les ravages économiques causés par l'unification à marche forcée commencent à apparaître dans toute leur ampleur. Mais voilà : les marchés, comme les éléphants, peuvent avoir la mémoire longue. La « crédibilité » d'une monnaie - et donc sa solidité aux yeux des spéculateurs - n'est pas tant le reflet de son économie que d'une longue histoire de rigueur monétaire. Cette crédibilité, le franc est certes en passe de l'acquérir en 1993. Mais, au mois de juillet, il reste plus fragile que le mark : il est grevé par l'instabilité apparente de la majorité, déchirée entre pro et anti-maastrichtiens ou, si l'on préfère, entre pro et anti-franc fort. Le franc est aussi hypothéqué par le souvenir de l'inflation qui atteignait encore récemment des records. La violence des attaques spéculatives déclenchées par les propos d'Alphandéry en apportera la démonstration.Les opérateurs sur les marchés sont restés sur le qui-vive pendant toute la première moitié de 1993. Le SME est toujours sous tension. Le 14 mai la peseta espagnole (pour la troisième fois depuis septembre 1992) et l'escudo portugais (pour la seconde fois) sont dévalués. Les attaques de la droite contre la politique de Balladur et d'Alphandéry, la dégradation de la conjoncture française et la crise franco-allemande déclenchée par les propos du ministre des finances forment un cocktail explosif qui relance, au cours du mois de juillet, une spéculation massive contre le franc. Il suffit que les journaux colportent un échange un peu vif entre le premier ministre et Jacques Chirac, qui reproche à Balladur de poursuivre la politique de Bérégovoy, pour convaincre les spéculateurs que le moment est venu de sonner l'hallali. Le 22 juillet, la Banque de France est forcée de reproduire son dispositif anti-spéculation en raccourcissant la durée de ses prêts de prises en pension.Incident et mésententeLe soir même, à l'improviste, Alphandéry, son directeur de cabinet, Christian Noyer, Larosière et Trichet s'envolent pour Munich rejoindre secrètement leurs homologues allemands. Dans la précipitation, Gert Haller, haut fonctionnaire du ministère des finances, oublie de s'assurer que la délégation française est bien accueillie à l'aéroport. Or, personne ne les attend. Ils doivent fouiller leurs poches pour trouver, péniblement, suffisamment de marks pour payer le taxi. Larosière fulmine : « Les Allemands se moquent de nous . » Le gouverneur de la Banque de France n'est pas le seul à enrager. Schlesinger, son homologue allemand, a dû interrompre ses vacances en Grèce pour assister à la réunion. Il faudra que Bonn trouve et affrète un avion privé pour l'acheminer, tard le soir, dans la capitale bavaroise, où les discussions ont déjà commencé avec Theo Waigel et Hans Tietmeyer. Comme d'habitude, les Français somment les Allemands de diminuer la pression sur le franc. Ou bien la Bundesbank baisse ses taux et rend ainsi le mark moins attractif pour les spéculateurs, ou bien elle accepte d'annoncer aux marchés qu'elle défendra le franc sans limite. Cette dernière option revient à traiter les masses monétaires française et allemande comme deux entités de valeur égale et interchangeables - et donc à fusionner, de fait, les deux monnaies, comme le remarque Schlesinger. Ce serait là, argumente le patron de la Bundesbank, une décision politique qui lui échappe. Quant à une baisse des taux sous pression des marchés, elle n'est pas envisageable, l'inflation allemande n'étant toujours pas maîtrisée. Dialogue de sourds.Tietmeyer propose alors de remanier radicalement le système pour offrir moins de prise à la spéculation : pourquoi ne pas agrandir les bandes de fluctuation des monnaies et retarder ainsi le moment à partir duquel les banques centrales doivent intervenir pour défendre les parités ? Le mécanisme de change prévoit alors, pour la plupart des monnaies, des marges de 2,25 % de part et d'autre du cours pivot. Vu l'ampleur des attaques spéculatives, c'est trop peu, les monnaies en ligne de mire touchant trop rapidement leur cours plancher. Si cette fourchette s'élargit, les marchés devront mettre beaucoup d'argent sur le tapis avant d'obliger les banques centrales à acheter la devise visée. Tietmeyer propose une marge de 6 %, sans exclure davantage. Dans les cénacles d'experts, l'idée est discutée depuis un certain temps, même parmi les fonctionnaires du Trésor. Au sein du SME, des marges de 6 % ont déjà été accordées à des monnaies comme la lire dont la bonne tenue sur le marché ne semblait pas encore assurée. Il n'empêche. Les Français excluent un réaménagement du système qui pourrait être interprété comme un affaiblissement ou une reconnaissance implicite d'une défaillance du franc. La réunion de Munich s'achève tard dans la nuit sur un résultat modeste. La Bundesbank offre de baisser légèrement son taux de prise en pension, qui reflète la politique monétaire au jour le jour.  En contrepartie, la Banque de France relèvera son taux correspondant. Dans un nouveau communiqué, les deux parties réaffirment leur attachement aux parités existantes et leur Intention de faire jouer les règles du SME.Très vite, cet accord se révèle insuffisant. Les marchés lancent une offensive tous azimuts et s'en prennent même au franc belgo-luxembourgeois, au schilling autrichien et au florin néerlandais dont la stabilité vis-à-vis du mark semblait définitivement assurée. Depuis des années, ces quatre pays ont renoncé à une politique monétaire indépendante et suivent systématiquement les mouvements de leur grand voisin. Autrement dit, ils font partie de la zone mark. Mais, persuadés que le chômage et la récession vont forcer les européens à baisser leurs taux et à laisser filer leurs monnaies, les spéculateurs flairent une nouvelle occasion de signer des milliards en rejouant le coup de septembre 1992. S'engage alors un nouveau et formidable bras de fer entre marchés et banques centrales. Cette fois-ci, ce ne sont plus des monnaies individuelles qui sont attaquées, c'est bien le SME tout entier.Le triomphe des fauconsA Francfort, le jeudi 29 juillet, le conseil central de la Bundesbank, comme tous les quinze jours, est réuni au grand complet. L'ambiance est tendue. La veille, honorant sa promesse de Munich, la Buba, a légèrement réduit son taux de prise en pension. Partout, les opérateurs analysent ce geste comme le préalable à une baisse du taux d'escompte, le taux directeur sur lequel est braqué le regard des marchés. Décevoir cette attente, c'est signifier que, pour rien au monde, Francfort ne déviera de sa ligne pour défendre les parités du SME. Au sein du conseil, composé des cinq membres du directoire et des 14 représentants de Länder, les tenants d'une ligne dure (les faucons) et les avocats d'une politique plus souple s'observent avec méfiance. Loin de l'image d’Epinal en vogue dans la presse française, la Bundesbank n'est pas un monolithe, mais une institution dont les ténors sont rarement unanimes, même si les rangs sont ressoudés chaque fois qu'elle fait l'objet d'une attaque, en Allemagne ou à l'étranger.Devant ses collègues, Schlesinger prend la parole. « Je leur ai dit », se souvient-il, « nous connaissons les faits. Nous devons prendre nos responsabilités. Ou nous choisissons de baisser les taux maintenant ; ou bien, nous choisissons de ne pas le faire. Chacun doit savoir ce que cela signifie pour le SME. » Et l'ancien président d'expliquer : « Je n'avais jamais parlé en de tels termes au début d'une délibération. Mais dans ce cas-là, il était clair qu'il s'agissait d'une question difficile. Le conseil central en était conscient. Moi, j'étais pour la décision qu'il a prise, c'est-à-dire de ne pas baisser les taux. La responsabilité première d'un président (de Banque centrale, NDA), c'est la situation dans son pays. Certes, il y avait à l'époque des opinions divergentes. Certains membres du conseil central considéraient plutôt l'impact sur l'étranger, d'autres avaient une vision plus domestique. Ces derniers avaient la majorité. »En fait, la Bundesbank laisse le taux d'escompte inchangé à 6,75 %, mais elle diminue d'un demi-point le taux lombard, qu'elle ramène à 7,75 %. Surtout, elle décide de ne pas s'opposer à une baisse des taux de marchés que doit engendrer le gonflement de la masse monétaire à la suite des interventions précédentes. C'est une concession, mais c'est à la fois trop peu et trop technique. Sciemment, une majorité du conseil central, dont le président de l'institution, a choisi de risquer une dévaluation forcée du franc ou même l'explosion du SME. Pour les spéculateurs, c'est une invitation pure et simple à la curée. En quelques heures, les réserves de la Banque de France, déjà largement entamées les jours précédents, sont épuisées : désormais, Paris emprunte pour défendre sa monnaie. Larosière tire la sonnette d'alarme et demande à Balladur d'intervenir. Après une réunion de crise à Matignon, le premier ministre téléphone au chancelier allemand, puis lui envoie une lettre. Elle se termine par ces termes : « Le franc ne sera pas dévalué. Il appartiens aux autorités allemandes, dans ces circonstances, de prendre toutes leurs responsabilités, soit la défense sans limite (de la parité franc-mark, NDA) qui devrait alors être solennellement affirmée par la Bundesbank de manière à calmer immédiatement les marchés et restaurer la confiance dans le SME soit une baisse des taux d'intérêt immédiate et suffisante  pour restaurer la confiance dans le SME, soit toute autre mesure de nature à restaurer la confiance dans le SME, par exemple l'acquisition de francs par la Bundesbank pour son compte. » Le message est clair. « Il appartient » aux autorités allemandes de soutenir, contre les marchés, le taux de change du franc. Toute autre attitude sera considérée comme une rupture des accords existants.
Le vendredi 30 juillet au petit matin, un avion atterrit à l’aéroport militaire de Villacoublay, dans la grande banlieue Parisienne, avec à son bord Waigel, Schlesinger, Tietmeyer, Haller, et quelques autres hauts fonctionnaires. S'ils sont partis de Francfort à l'aube, c'est parce que les Allemands ont un plan : demander aux Français de fermer les guichets de la Banque de France avant même l'ouverture des marchés, afin de stopper l'hémorragie monétaire. La Bundesban k a déjà lancé des dizaines de milliards de marks dans la bataille et considère en avoir assez fait. Fermer les guichets, c'est admettre, bien sûr, que la parité du franc n'est plus tenable en l'état. A la grande surprise des Allemands, ce n’est pas l'escorte de police coutumière qui les attend à Villacoublay pour les conduire à Bercy tous gyrophares dehors, mais un monospace sans même un motard d'escorte. La délégation est prise dans le trafic matinal parisien. On avance pas, malgré les exhortations de Schlesinger qui cite le chauffeur, en ressortant son français d'école, à aller vite, vite ». Pour les Allemands, la ruse est grossière.Afin d'éviter une discussion sur la non ouverture des guichets les Français ont décidé de retarder délibérément leur arrivée. C'est donc en vain qu'on s'est levé au milieu de la nuit. A l'arrivée, Schlesinger explose. Jamais un président de la Bundesbank n'a été traité de la sorte, lance-t-il en débarquant du monospace au jeune énarque du Trésor qui l'accueille. Abasourdi, le fonctionnaire est persuadé que Schlesinger s'énerve pour de simples questions de protocole. Il lui explique que si l'on a dépêché un monospace à Villacoublay, c'est pour éviter d'attirer l'attention des médias... II est vrai que la veille, un journaliste de l'AFP a pu observer Larosière et Trichet arrivant à Matignon. Sa dépêche a contribué au déchaînement des marchés persuadés que quelque chose se prépare. Rien n'y fait. Aujourd'hui encore, Français et Allemands restent sur leurs interprétations divergentes de l'incident.Quoi qu'il en soit, le retard avec lequel débute la réunion, vers 10 heures, à bel et bien tué dans l'oeuf la suggestion allemande. Tout se passe comme d'habitude. A la demande que la Bundesbank baisse ses taux ou achète des francs pour son propre compte - et le proclame haut et fort pour affirmer ainsi sa confiance -, Schlesinger oppose son « nein » coutumier. Pendant ce temps, la Banque de France, sur ordre de Balladur, laisse tomber le franc à son cours plancher. Le geste est délibéré : les règles du SME veulent que la Bundesbank soit maintenant obligée de défendre le franc sans limite, c'est-à-dire de prêter à la France tout ce dont elle a besoin. Dans le rapport annuel de la Bundesbank l'année suivante, le montant des interventions sera chiffré à 24,7 milliards de marks. Théoriquement, Schlesinger pourrait s'appuyer sur la « lettre Emminger », mais ce serait provoquer une crise ouverte. George Soros, le financier qui affirmait que jamais il ne spéculerait contre le franc, diffuse un communiqué : « il est désormais vain de sauver le SME. » Pendant que les marchés jouent leur va-tout, les discussions à Bercy continuent. « Mon orientation pro-française, ce jour-là, a été soumise â rude épreuve », se souvient un participant allemand. Il ne reste plus qu'une possibilité : convoquer un comité monétaire pendant le week-end à Bruxelles. Paris refusant d'en faire la proposition, Bonn accepte de demander la réunion de l'organe de gestion du SME. Les délibérations seront suivies, comme toujours en cas de conflit majeur, d'une réunion des ministres des finances et des gouverneurs des banques centrales.La stratégie de Matignon se dessine : il faut à tout prix montrer à l'opinion que ce sont les Allemands, et eux seuls, qui portent la responsabilité de la crise. L'argumentaire est simple : si le SME dérape, c'est parce que la Bundesbank a fait monter ses taux à un niveau néfaste pour l'Europe entière. Elle l'a certes fait pour lutter contre l'inflation, mais si les prix ont flambé, c'est en raison de la décision du gouvernement allemand de financer l'unification par l'emprunt, pour éviter d'impopulaires hausses d'impôt. Donc, il est grand temps que Bonn rééquilibre son policy-mix, c'est-à-dire augmente la pression fiscale pour desserrer la vis monétaire. Bref, le vrai fauteur de troubles, selon Paris, c'est le mark. Si la Bundesbank refuse de jouer le jeu du SME, en baissant ses taux ou en achetant du franc sans limite, il faut que le mark quitte le système. Le franc pourra alors prendre sa place comme nouvelle monnaie d'ancrage du SME. L'Allemagne, pendant ce temps-là, réglera ses problèmes domestiques.La bière  du  chancelier
Pendant ces journées de crise et de réunions secrètes, Helmut Kohl est en vacances près de Salzbourg en Autriche.  Tous les ans, le chancelier obéit à deux rituels : la cure amaigrissante de Pâques dans la station de Badgastein, dans les Alpes autrichiennes, et les deux semaines d'été dans la région de Salzbourg, sur les bords du Wolfgangsee. Il n'est le seul dirigeant européen à avoir pris ses quartiers d'été. Le vendredi soir, Mitterrand part pour sa maison de campagne landaise, à Latche, tandis que Jacques Delors, président de la Commission européenne, est cloué au lit en Bourgogne par une sciatique. En l'absence de Theo Waigel, souvent occupé par sa Charge de président des chrétiens-sociaux bavarois (CSU), C'est Gert Haller qui gère les u

June 12, 2010

from: Coulisses-de-Bruxelles-UE

Belgique: deux langues de plus en plus étrangères

Belgique-deux-langues-...

« Il était cinq heures du matin, samedi 5 juin », raconte Patrick, marchand de journaux, avenue Louise, à Bruxelles. « La voiture devant nous s’est violemment encastrée dans le rond-point, chaussée de Stall, à l’entrée de Bruxelles. Le conducteur était mourant. J’ai appelé le 112, le numéro d’urgence international. Et là, une dame me répond en flamand. Je ne le parle pas, je suis Français. J’ai tenté l’anglais, rien à faire. Elle ne veut parler qu’en flamand. Furieuse, elle me raccroche au nez. Je rappelle une seconde fois. Rebelote. J’ai finalement appelé la police qui est arrivée un quart d’heure plus tard et a enfin fait venir une ambulance. Je ne sais pas si le gars s’en est sorti ». Ce que ne savait pas ce libraire, c’est que l’accident a eu lieu exactement à la limite de la frontière linguistique qui sépare la Belgique entre francophones et néerlandophones : à l’est, Drogenbos, ville flamande, à l’ouest, la région de Bruxelles capitale, zone bilingue. Son appel a donc abouti en Flandre, à Louvain très précisément, à quelques centaines de mètres au nord de la frontière linguistique. Et, en Flandre, l’administration doit uniquement employer la langue de Vondel.

Drogenbos, une petite commune de 5000 habitants, dont 80 % de Francophones, c’est justement l’un des avant-postes de la guérilla linguistique que mène la Flandre contre l’extension de la « tache d’huile » francophone autour de Bruxelles, capitale de la Belgique enclavée en Flandre, et dont moins de 15 % des habitants sont néerlandophones. La région flamande veut que ce qu’elle considère comme son « territoire », depuis la fixation définitive de la frontière linguistique en 1962-63, soit « homogène » comme l’explique Éric Van Rompuy, député du CD&V, le parti démocrate-chrétien flamand, et frère d’Herman, le président du Conseil européen. Ce qui fait dire au maire (francophone) de Linkebeek, commune voisine de Drogenbos, que la Flandre mène « une politique d’épuration linguistique ». De fait, tous les partis flamands veulent en finir avec les droits des Francophones belges en
Flandre. D’une part en scindant l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV) qui permet à 100 à 150.000 Francophones vivant autour de la capitale de voter pour des partis politiques francophones et d’être jugés en français par les tribunaux bruxellois. D’autre part, en supprimant à terme les « communes à facilités » dont elle a dû accepter la création lors de la partition linguistique : dans douze communes à majorité francophone situées en Flandre, dont six situés autour de Bruxelles, les Francophones ont droit à des écoles en français ou encore de s’adresser à leur administration en français (1).En attendant, au quotidien, tout est déjà fait pour pourrir la vie des Francophones. Mardi soir, à Drogenbos, une « réunion d’information » organisée par les libéraux du MR, tourne au bureau des plaintes. Un moustachu corpulent, au fort accent bruxellois, raconte comment la police locale (essentiellement flamande) refuse de prendre les plaintes en français. La propriétaire d’une agence immobilière explique que « la Région a rendu de plus en plus difficiles les ventes à des non-néerlandophones. Les compromis qui faisaient deux pages il y a 15 ans en font quatorze désormais et on n’est même pas sûr que la vente pourra se faire ». En cause notamment : un décret qui permet à une commission administrative de s’opposer à la vente d’un bien à une personne sans « lien avec la commune ». Évidemment, les Francophones en sont les premières victimes.La région flamande, dirigée par les chrétiens-démocrates du CD&V, impose aussi depuis treize ans que tout le courrier administratif des communes à facilités soit envoyé en néerlandais, contrairement à ce que prévoit la loi. Les Francophones doivent donc à chaque fois faire une demande spécifique pour recevoir à nouveau le courrier en français. Et on ne plaisante pas avec cette obligation : pour avoir envoyé, en 2006, des convocations électorales en français aux électeurs francophones, trois bourgmestres (maires) élus de la périphérie bruxelloise n’ont pas jamais été confirmés par la tutelle flamande : Damien Thiery de Linkebeek, François van Hoobrouck de Wezmbeek-Oppem et Arnold d’Oreye de Lantremange de Crainhem. « Au quotidien, cela nous pourrit la vie », explique Damien Thiery, dans sa maison communale, même s’il arrive quand même à diriger sa ville de 5000 habitants à 85 % francophones.Surtout, dans ces communes à facilités, tous les débats municipaux doivent avoir lieu en flamand. « Sur quinze conseillers communaux, il n’y a que deux néerlandophones. S’ils sont absents, pas question de passer au français », raconte Damien Thiery. À chaque conseil, un représentant flamand est présent pour s’assurer que la langue de Vondel est la seule utilisée. Si ce n’est pas le cas, la délibération est annulée.La situation des Francophones se dégrade encore plus dès que l’on sort des « communes à facilités ». Ainsi à Hal ou à Overijse, tout affichage en français est interdit (avec boite à dénonciations à la mairie); à Zaventem, c’est l’usage du français dans les cours d’école qui est interdit ; à Dilbeek, la police ne prend les plaintes qu’en néerlandais (présence d’un interprète exigé) ; à Geraardsbergen le revenu minimum d’insertion est réservé à ceux qui peuvent prouver une connaissance élémentaire du néerlandais ; dans toute la Flandre, l’accès aux logements sociaux est réservé aux néerlandophones ou à ceux qui apprennent le néerlandais, etc. « On cherche une maison à Bruxelles », reconnait un Francophone de Rhode-Saint-Genèse. « On se demande comment tout cela va tourner ».(1) À l’inverse, il y a quatre communes à facilités en Wallonie pour les Flamands.

June 11, 2010

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Déni de nationalisme en Flandre

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Voici la version française de mon article paru ce matin dans le quotidien néerlandophone belge, De Morgen (sa ligne éditoriale est proche de celle de Libération). (photo: lion nationaliste flamand, la langue rouge ayant disparue).La Flandre fait-elle du nationalisme comme Monsieur Jourdain fait de la prose, sans le savoir ? Il
est sidérant, pour un observateur étranger, de constater la dénégation freudienne qui règne au nord de la Belgique dès lors que l’on interroge les Flamands sur l’avenir de leur pays : alors que, selon les sondages, 43 % d’entre eux s’apprêtent à voter pour des partis ouvertement favorables à l’indépendance de la Flandre (NV-A, Vlaams Belang, LDD), alors que la NV-A devrait être plébiscitée et devenir le premier parti de Flandre, elle qui n’existait quasiment pas il y a quatre ans, alors qu’un tiers des Flamands souhaitent que Bart De Wever devienne premier ministre du Royaume, ils sont, toujours d’après les sondages, une immense majorité à refuser le séparatisme (à peine 15 % s’y disent favorables)…

Contradiction ? Je ne le pense pas. En France, il est rare que l’on avoue voter pour le Front National et les instituts de sondage sont, trente ans après son émergence sur la scène politique hexagonale, toujours obligés de surcorriger les résultats de leurs études (et ils n’ont pas vu que Jean-Marie Le Pen parviendrait au second tour de la présidentielle de 2002). De même, il n’est pas fréquent que les Français votant pour l’extrême droite s’avouent racistes. Le raciste, comme le nationaliste, c’est toujours l’autre. Or, le fait de voter pour des partis séparatistes fait de 43 % des Flamands des séparatistes : il faut arrêter de jouer avec les mots ou de trouver des excuses à ces votes – le fameux « ras-le-bol » des politiciens -. Les citoyens savent ce qu’ils font ou alors la démocratie n’a plus aucun sensJe pense même que la réalité est encore pire. L’ensemble des partis flamands s’est laissé gagner par des thèses qui auparavant n’étaient véhiculées que par quelques extrémistes flamingants. Ainsi, le programme du CD&V n’est plus guère différent, en matière communautaire, de celui de la NV-A (ils ont d’ailleurs été alliés en 2007) : tous deux sont en faveur d’une Belgique « confédérale », c’est-à-dire réduite à quelques compétences régaliennes, les chrétiens-démocrates se gardant cependant de fixer l’indépendance comme objectif final, même s’ils le pensent de plus en plus fort. Ce constat peut être étendu à l’Open VLD ou au SP.A, chaque parti se contentant de mettre quelques compétences en plus ou en moins dans l’escarcelle de l’État central. Il y a deux sortes de partis au nord du pays : ceux qui avancent à visage découvert et ceux qui avancent masqués. Mais le résultat final sera le même.
Car la réforme de l’État qui veulent les partis flamands, la sixième depuis 1970, ne sera pas la dernière. On défend mordicus en Flandre le « fédéralisme évolutif » au nom de l’adaptation nécessaire de l’État aux réalités. Mais, ce « fédéralisme évolutif » consiste en réalité à toujours enlever des compétences à l’État central et donc à accroitre celles des régions. Si le confédéralisme voit le jour, on parlera ensuite de « confédéralisme évolutif »… Il y aura forcément un moment où « l’évolution » sera terminée et la Belgique avec. La NV-A, de ce point de vue, joue franc-jeu : le « confédéralisme » n’est qu’une étape, pour elle, sur la voie de l’évaporation du Royaume et on ne peut que lui donner raison. (photo: le gordel, ballade annuelle en vélo autour de Bruxelles afin de signifier que la périphérie est flamande).Cette « dévolution » - mot plus adapter qu’évolution, le nationalisme national ou régional ne me semblant pas le stade suprême de l’intelligence humaine – a été lancée par la fixation de la frontière linguistique au début des années 60, un crime contre la Belgique auquel les Francophones ont activement collaboré. Comment imaginer que la fixation d’un tel espace n’aurait pas de conséquences politiques ? Croire qu’il s’agissait uniquement de permettre aux Flamands de vivre dans leur langue à l’abri de ce que l’on considérait comme un simple tracé administratif était d’une rare naïveté. On ne trace pas impunément une frontière entre deux peuples pratiquant des langues différentes. Dès lors que cet espace a été fixé, les politiciens flamands n’ont eu de cesse de lui donner une dimension politique en arrachant compétence sur compétence. Cela été le début des incessantes « réformes de l’État », toutes acceptées par les Francophones, rappelons-le. Car il n’y a pas de « méchants Flamands » face à de « gentils Francophones » : tout le monde a joyeusement participé au dépouillement de la Belgique, les politiciens du sud du pays ayant beaucoup gagné à cette dévolution qui leur a permis d’asseoir leur pouvoir local…Petit à petit, la Belgique a cessé d’être un État au sens classique du terme. Depuis quarante ans, on n’a cessé de scissionner tout ce qui pouvait l’être à tel point qu’aujourd’hui il n’y a plus un pays, mais deux : même la vie politique, médiatique et culturelle, ce qui, en réalité, cimente un pays, s’est dédoublée. Un phénomène sans équivalent : ainsi, dans toutes les fédérations, il existe des partis politiques nationaux… Comme le disait Yves Leterme en 2006, « que reste-t-il de commun ? La bière, l’équipe de foot et le Roi ». Aujourd’hui, selon un sondage de la Libre Belgique paru samedi 5 juin, 71 % des Flamands refuseraient la création d’une circonscription nationale (tout comme 56 % des Wallon), preuve d’un refus de plus en plus grand de vivre ensemble.La Belgique n’est même plus une vraie démocratie : comment appelle-t-on un pays dans lequel
40 % des habitants ne peuvent pas se prononcer sur le choix du Premier ministre ou le sanctionner parce qu’ils ne parlent pas la « bonne langue » ? En outre, dans aucune démocratie digne de ce nom, la majorité n’exclut par principe, même si c’est implicitement, sa minorité du poste le plus important. Mutatis mutandis, c’est comme si en France la majorité catholique estimait que le poste de Président de la République ne pourrait revenir à un protestant, un juif, un musulman… (Photo: l'ancien premier ministre Yves Leterme, avec Eric Van Rompuy, député CD&V qui porte un tshirt: "séparer BHV maintenant!").Dans sa recherche frénétique « d’homogénéisation », un mot qu’affectionne Éric Van Rompuy du CD&V, la Flandre s’est mise à violer l’État de droit en refusant de nommer trois bourgmestres de la périphérie bruxelloise qui n’a pas respecté l’interprétation flamande d’une loi fédérale, en réservant l’accès de certains de ses logements et terrains à bâtir à des Néerlandophones, en refusant tout affichage en français dans certaines communes, radiation des électeurs francophones domiciliés dans des communes à facilités qui se sont inscrits en français, bref en faisant la chasse aux non-néerlandophones. Cette violation de l’État de droit va très loin : ainsi, certains bourgmestres flamands, protégés par la justice locale, peuvent impunément refuser d’organiser des scrutins démocratiques pour protester contre la non-scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV). BHV, devenu l’abcès de fixation de ces dernières années au point de faire chuter le gouvernement Leterme, est d’ailleurs un cas tout à fait intéressant dans la longue histoire du délitement belge. Car, au fond, de quoi s’agit-il ? De permettre à quelques milliers de francophones vivant en Flandre d’être jugés en français à Bruxelles et de voter pour des listes francophones bruxelloises. On du mal à voir en quoi cela menace l’identité flamande : un Américain vivant en Flandre vote aux élections présidentielles américaines, tout comme un Français ou un Allemand vote dans son pays sans que cela n’émeuve quiconque en Flandre. En matière judiciaire, c’est encore plus aberrant : la justice, qu’elle soit flamande ou francophone, est toujours belge et il s’agit simplement de protéger les droits des défendeurs. L’Union européenne vient d’ailleurs de proposer un texte destiné à rendre obligatoire la présence d’un interprète pour les non-nationaux afin leur faciliter la vie. Ce que la Flandre est prête à accepter au niveau européen, elle veut le refuser aux Belges… En réalité, la raison de la querelle est ailleurs : BHV, c’est une verrue sur l’unité territoriale de la Flandre qui pourrait, en cas d’indépendance, permettre de contester la frontière linguistique. Mais, là aussi, la Flandre avance masquée.Le nationalisme flamand, c’est le propre de tous les nationalismes, viole non seulement l’État de droit, mais est contraire aux valeurs européennes. Car la construction communautaire c’est justement le refus de l’exaltation de l’identité nationale : l’Union s’est bâtie sur le respect du droit, des différences et des minorités afin d’éviter le retour aux horreurs du passé. Rares sont ceux qui, en Flandre, osent encore dénoncer ce nationalisme de peur d’être stigmatisés comme « mauvais Flamands ». Ainsi, Guy Verhofstadt  n’hésite pas à stigmatiser à juste titre le débat sur l’identité nationale qui a eu lieu en France, mais observe un silence assourdissant sur ce qui se passe chez lui.Pourtant, des solutions évidentes existent pour recréer des liens entre Néerlandophones et Francophones : créer une circonscription fédérale d’où serait obligatoirement issu le premier ministre du pays afin de remédier au déficit démocratique belge, étendre les droits des francophones de BHV à l’ensemble de la Belgique y compris pour les Néerlandophones, réformer l’État pour le rendre plus rationnel, y compris en fédéralisant à nouveau ce qui doit l’être (comme les transports ou l’agriculture), etc. On pourrait même envisager un référendum sur l’avenir du pays pour que chacun se prononce en son âme et conscience. Mais est-ce encore possible ? Car les politiques responsables semblent avoir déserté le nord du pays.

June 09, 2010

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Et maintenant, au tour du Royaume-Uni ?

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La Grande-Bretagne, qui abrite la principale place financière européenne, a, jusqu’à présent, échappé à la tempête qui s’est abattue sur la zone euro. Les médias britanniques s’en sont donné à cœur joie pour détourner l’attention des investisseurs, prédisant la mort prochaine de la détestée monnaie unique, sans se rendre compte qu’un tel cataclysme se paierait cash pour le Royaume-Uni, l’Union étant son principal marché. Comme me l’a expliqué froidement un journaliste britannique influent, « tant que les marchés s’intéressent à la Grèce et à l’euro, ils oublient de regarder sous leurs pieds ». Cela pourrait rapidement changer : l’agence de notation Fitch, après avoir versé de l’huile sur le feu qui ravageait la zone euro, a décidé de s’attaquer à Londres, en qualifiant, hier, de « gigantesque » le déficit public britannique.

Fitch souligne que l'augmentation du ratio de la dette dans le pays depuis 2008 "est plus rapide que dans aucun des autres pays notés AAA" à cause d’un déficit public (11,1 % du PIB) qui est environ "deux fois plus élevé qu'au cours des précédents épisodes de détérioration budgétaire dans les années 1970 et début 1990". Autant dire que "l'ajustement souhaitable (sera) parmi les plus élevés des pays avancés". David Cameron, le premier ministre britannique, a prévenu qu'il y aurait des mesures "inévitablement douloureuses" dans le budget d'urgence qui sera présenté le 22 juin. Est-ce qu’elles seront suffisantes pour rassurer des marchés qui, décidément, ne savent plus où donner de la tête ? Libération va-t-il pouvoir s’interroger sur la date de disparition de la livre sterling ? Je plaisante, bien sûr.

June 09, 2010

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Les désaccords franco-allemands auront coûté cher à la zone euro

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Berlin et Paris ont étalé comme à plaisir leurs divergences depuis le début de la crise de la dette souveraine, en décembre 2009, ce qui a contribué à paniquer chaque jour davantage les marchés financiers. Les États membres de l’eurozone espèrent que l’adoption, hier soir, à Luxembourg, des derniers détails techniques du plan de sauvetage européen doté de 440 milliards d’euros refermera cette longue parenthèse et que les investisseurs seront enfin convaincus de la solidité de la zone euro.C’est la chancelière allemande qui est largement responsable de cette cacophonie. Angela Merkel a trainé des pieds, pour des raisons de politique intérieure (lire par ailleurs), pour affirmer sa solidarité avec les pays du sud de l’Europe confrontés à la défiance des investisseurs, alors que l’Élysée la pressait d’agir rapidement afin d’enrayer une crise de confiance qui menaçait de dégénérer. Même si Nicolas Sarkozy s’est abstenu de toute critique publique, il n’a pas dissimulé, en privé, son exaspération devant la lenteur et les réticences allemandes.

Rien n’a été facile. Le plan d’aide à la Grèce de 80 milliards d’euros a donné lieu à de véritables psychodrames. Et même lorsque la crise a menacé d’emporter l’euro, Berlin s’et fait tirer l’oreille. Ainsi, le méga-plan de stabilisation financière destiné à venir en aide aux États qui n’arriveraient plus à se financer à des conditions normales sur les marchés n’a été adopté, le 10 mai, aux petites heures du matin, qu’après d’interminables négociations. Pour Berlin, il n’était pas question de permettre à la Commission d’emprunter sur les marchés pour prêter de l’argent aux pays en difficulté : cela ressemblerait trop à un sauvetage direct que les traités européens interdisent. Ses partenaires ont donc accepté de créer une société ad hoc de droit luxembourgeois (la « facilité européenne de stabilité financière ») qui pourrait, elle, emprunter sur les marchés, la Commission se voyant simplement octroyer le droit d’emprunter de son côté 60 milliards d’euros. Pas question non plus d’un engagement sans limites comme le voulait Paris : ce sera 440 milliards d’euros au maximum, soit 4 % du PIB de l’Union. Pas question non plus d’un engagement solidaire souhaité par l’Élysée : chaque pays de la zone euro (plus la Pologne et la Suède qui y participent volontairement) ne sera garant que d’une partie des sommes empruntées, en fonction de sa participation au capital de la BCE (18,9 % pour Berlin, 14,2 % pour Paris), avec une marge de sécurité (120 % de l’engagement initial).Mais, Berlin a, dès le 11 mai, posé de nouvelles exigences qu’elle a finalement abandonnées à la
demande de Paris : pas question de demander l’autorisation préalable des parlements nationaux à chaque fois qu’il faudra venir en aide à un pays. De même, la société ad hoc empruntera au meilleur taux possible sur les marchés (la France espère obtenir le AAA++, la meilleure note) et non en fonction des taux qu’obtiendrait chaque pays qui garantit telle ou telle tranche du prêt, ce qui serait revenu à mettre en place une série de prêts bilatéraux… Il aura donc fallu six mois de psychodrame pour que la zone euro se dote enfin d’un mécanisme quasi-fédéral de crise.« L’Allemagne a fait de nombreux pas vers nous », se réjouit-on à l’Élysée. Mais, pour Nicolas Sarkozy, ces tergiversations allemandes n’ont seulement servi à rien, mais ont couté très cher à la zone euro : une intervention rapide et massive des partenaires d’Athènes aurait stoppé les attaques des spéculateurs contre la dette grecque et empêché la contagion au reste de la zone euro.Photos: Thierry Monasse (non reproductible sauf autorisation)

June 08, 2010

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L’austérité généralisée menace-t-elle la reprise européenne ?

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Les marchés ont réussi à imposer la rigueur à la plupart des pays de l’Union européenne. Paniqués
par l’explosion de l’endettement public (entre 20 et 30 points de PIB supplémentaires en deux ans et cela va empirer), ils ont commencé à fuir la dette souveraine des pays budgétairement et économiquement les plus fragiles de la zone euro et même l’euro comme en témoigne sa chute continue depuis novembre dernier (moins de 1,20 dollar désormais). Les États ont compris le message : tour à tour, ils annoncent des plans d’austérité drastiques afin de ramener leur déficit et leur dette à un niveau soutenable, celui prévu par le tant décrié Pacte de stabilité. Mais cela risque de tuer la faible reprise européenne.

Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui a annoncé la douloureuse. Après deux jours de dures négociations au sein du gouvernement – ce qui explique l’annulation in extremis du sommet franco-allemand qui était prévu ce soir —, Angela Merkel a obtenu des coupes de 11 milliards d’euros dans le budget 2011 qui seront suivis par des économies de 17,1 milliards en 2012, 25,7 milliards en 2013 et 32,4 milliards en 2014. Soit 86 milliards d’euros en quatre ans. Tous les secteurs, sauf l’éducation et la recherche, seront touchés. Ce plan, le plus rigoureux de l’après-guerre, fait suite à l’annulation déjà annoncée des baisses d’impôts promises par ses alliés libéraux du FDP. Ce plan d’austérité est, à mon sens, particulièrement mal venu. Tous les États de la zone euro ne peuvent en même temps adopter une telle politique qui risque d’amener une nouvelle récession. Un bon « Policy mix » européen au sein d’une même zone monétaire, aurait été que l’Allemagne, dont les finances publiques sont moins dégradées que celles de ses voisins — relance sa demande intérieure – déprimés depuis plusieurs années — pendant que ses partenaires purgent leurs comptes. Il est vrai que la France n’a toujours pas annoncé de plan d’austérité, mais cela ne saurait tarder : sa situation budgétaire se dégrade à vu d’œil et elle risque de perdre son « triple A » ce qui lui couterait plusieurs milliards d’euros chaque année en intérêts supplémentaires…En empruntant la voie de la rigueur, l’Allemagne envoie donc aux marchés un mauvais signal. Car ceux-ci, qui ne sont pas à une contradiction prés, s’inquiètent désormais de la croissance molle qui s’annonce… Mais, selon Barclay’s capital, tout n’est pas noir. Dans une récente note de conjoncture, la banque d’affaires britannique note qu’il n’y a pas de quoi paniquer parce que : « 1/ l’austérité est surtout cantonnée aux pays périphériques cette année et demeure légère l’an prochain ; 2/ la baisse de l’euro compense largement les effets de l’austérité ; 3/ les pays « cœur » et le reste du monde alimentent la demande ; 4/ la politique monétaire est et pourrait rester longtemps très accommodante ».

June 07, 2010

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En Pologne, chat échaudé craint l'eau froide

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« Pratiquement tout le Conseil des ministres se rend à Bruxelles mercredi », a déclaré lundi le porte-parole du gouvernement polonais, Pawel Gras, dans le cadre de la préparation de la présidence tournante de l’Union que Varsovie assumera au second semestre 2011. En lisant cette nouvelle, mon sang n’a fait qu’un tour : n’est-ce pas prendre un risque excessif comme l’a montré l’accident d’avion qui, le 10 avril dernier, a coûté la vie non seulement au président Lech Kaczynski, mais aussi à de nombreux responsables politiques et à quasiment tout l’état-major de l’armée ?

Que nenni, comme le précise le reste de la dépêche : le porte-parole du gouvernement a pris soin d’expliquer que le gouvernement voyagera « à bord de deux avions Jakovlev » et que « certains ministres prendraient des avions de ligne, (...) pour éviter que l'ensemble du gouvernement voyage dans un seul avion ». Nous voilà rassurés ! Comme quoi, les leçons de l’histoire portent.

June 07, 2010

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Divorce : 14 États lancent la première « coopération renforcée »

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L’Allemagne, la France, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg, l’Espagne, le Portugal, l’Autriche, la
Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Lettonie, la Slovénie et Malte ont décidé, vendredi, de lancer une « coopération renforcée » afin d’harmoniser entre eux la règle de conflit permettant de déterminer la loi applicable en matière matrimoniale (en particulier le divorce). Ils ont obtenu le feu vert, sur proposition de la Commission européenne (datant de mars 2010), du Conseil des ministres de la Justice.

Cette procédure, autorisée depuis le traité d’Amsterdam de 1997, n’a jamais été utilisée, jusqu’à présent. C’est en juillet 2008, un mois après le « non » irlandais au traité de Lisbonne, que 9 pays ont annoncé leur volonté d’aller de l’avant après que la Suède ait refusé de renoncer à sa propre règle de conflit de lois : la matière est, en effet, régie par la règle de l’unanimité et le reste avec le traité de Lisbonne. La Commission proposait, en effet, d’harmoniser les règles nationales de droit international privé qui permettent de déterminer la loi applicable à un divorce présentant des points de contact avec plusieurs pays (lire mon article ici). Il aura fallu deux ans à l’exécutif européen pour se décider à franchir le pas, certains États ayant fait valoir que les coopérations renforcées risquaient de diviser l’Union alors même que le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark bénéficient déjà « d’op out » en matière de justice et de police. En outre, rien n’empêche ceux qui voudront rejoindre cette avant-garde, de le faire dès qu’ils le voudront.

June 06, 2010

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Belgique : vers un triomphe des nationalistes en Flandre

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La NV-A, parti indépendantiste flamand, devrait triompher dimanche 13 juin, lors des élections législatives belges, avec plus de 25 % des voix, selon un sondage publié hier. La percée de ce parti, qui ne dépassait pas les 5 % il y a quelques années, se confirme donc. Selon cette enquête d’opinion, réalisée par l’institut TNS-Dimarso pour le quotidien flamand De Standaard et la télévision publique flamande VRT, le parti chrétien-démocrate de l’actuel premier ministre Yves Leterme, le CD&V, n’arriverait que loin derrière avec seulement 19 % des intentions de vote. Les deux formations, alliées au sein d’un cartel, avaient remporté les législatives de juin 2007 avec 29,6 % des voix. Séparée du CD&V depuis 2008, la NV-A a entamé une irrésistible ascension puisqu’elle doublerait son score des régionales de juin 2009 où elle n’avait obtenu « que » 13,1 % des voix.

Un autre sondage publié aujourd’hui dans la Libre Belgique confirme la percée de la NV-A en Flandre : 31 % des Flamands (5 % des Bruxellois et 2 % des Wallons) souhaitent que Bart de Wever, le président du parti indépendantiste, devienne premier ministre contre seulement 15 % pour Marianne Thysen, la patronne du CD&V. En seconde position, avec 19 % des voix, on trouve en Flandre Alexander De Croo, président du parti libéral Open VLD, l’homme qui a fait tomber le gouvernement Leterme sur la question communautaire. Manifestement, le geste a plu au nord du pays. En revanche, son parti ne bénéficie pas de cette popularité : il poursuit sa chute avec 13,9 % des intentions de vote contre 18,8 % en 2007…Il est intéressant de noter que la forte progression des intentions de vote en faveur de la NV-A se
fait au détriment de tous les partis flamands. Les autres partis indépendantistes sont ainsi en perte de vitesse (Vlaams Belang, 11,5 % des intentions de vote contre 19 % des voix en 2007, et Liste Dedecker, 6,6 % des intentions de vote), mais aussi l’Open VLD (13,9 %) et les socialistes du SP.A (13,8 %). Seuls les écologistes de Groen sont en progrès avec plus de 8 % des intentions de vote.En Flandre, les partis franchement indépendantistes recueillent donc environ 43 % des intentions de vote. Mais il faut bien voir que tous les autres partis sont plus ou moins gagnés par ces thèses. Ainsi, on a du mal à voir ce qui différencie les programmes de la NV-A et du CD&V en matière communautaire : tous les deux réclament en effet une « Belgique confédérale » et non plus « fédérale ». En clair, l’État belge n’exercerait plus que quelques fonctions régaliennes, l’essentiel des compétences revenant aux régions. Les chrétiens-démocrates se gardent cependant de fixer l’indépendance comme objectif final même s’ils le pensent de plus en plus fort. Ce constat peut être étendu à l’Open VLD ou au SP.A, chaque parti se contentant de mettre quelques compétences en plus ou en moins dans l’escarcelle de l’État central.La dérive vers l’indépendantisme est telle en Flandre, qu’aucun parti, y compris Groen !, ne réclame la création d’une circonscription fédérale pour créer du lien entre Néerlandophones et Francophones (ce qu’osait encore proposer les libéraux flamands en 2005), ou le retour à l’État central d’un certain nombre de compétences ou encore la fin de la guérilla contre les Francophones de la périphérie bruxelloise. Autant dire que le nationalisme flamand est désormais hégémonique et que l’on voit mal ce qui pourrait freiner l’évaporation de la Belgique.

June 05, 2010

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Dette souveraine: la crise n'est pas terminée

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Rassurés au lendemain de l'annonce du plan européen de stabilisation financière, le 10 mai dernier, les marchés ont vite déchanté: ils ont rapidement renoué avec leur méfiance à l'égard de la dette souveraine des pays du sud de la zone euro et de l'Irlande, comme le montre ce schéma représentant l'évolution des CDS (credit default swap) à cinq ans sur un an. L'effet du plan européen est quasiment effacé, ce qui montre qu'il y a un vrai risque que la crise rebondisse. Les marchés restent d'une nervosité extrême, comme le montre la faiblesse - relative - de l'euro qui ne devrait pas tarder à passer sous la barre des 1,20 dollar, et la moindre mauvaise nouvelle est susceptible de déclencher un sauve-qui-peut général.

Les CDS, ce sont ces contrats d'assurance que les prêteurs souscrivent afin de se couvrir contre le possible défaut d'un Etat. Le marché des CDS s'est autonomisé et fait parti de l'ensemble des produits dérivés: on peut négocier un CDS sans posséder le sous-jacent, c'est-à-dire la dette qui va avec... Un prix élevé indique que les investisseurs craignent un défaut du pays. C'est pour cela que ce marché est plus indicatif que celui des bons d'Etat sur l'état d'esprit des marchés financiers, surtout depuis que la Banque centrale européenne (BCE) rachète de la dette sur le marché secondaire afin de faire baisser -avec succès - les taux d'intérêt.Or, les prix des CDS montrent que les marchés continuent à croire à un défaut de la Grèce d'ici à cinq ans, le CDS grec se négociant aujourd'hui à plus de 721 points, le niveau qu'il avait atteint quelques jours avant le plan européen du 9 mai. Juste derrière viennent le Portugal (345 points), l'Irlande (260), l'Espagne (247) et l'Italie (234). Comme me l'expliquait la semaine dernière un opérateur de marché basé à Londres, "la confiance n'est absolument pas revenue. Les marchés continuent à douter du plan européen dont le mode de fonctionnement n'est toujours pas connu et se demandent si les gouvernements de la zone euro sont vraiment sur la même longueur d'onde et donc capables de s'entendre sur la gouvernance économique de la zone". Il est vrai que la cacophonie, soigneusement entretenue par l'Allemagne y est pour beaucoup. Outre les déclarations fracassantes d'Axel Weber, le président de la Bundesbank, qui affaiblissent la BCE, Berlin persiste à refuser de donner une coloration communautaire au plan de sauvetage européen : elle s'oppose à ce  que la société ad hoc qui sera chargée d'emprunter 440 milliards d'euros sur les marchés le fasse à un taux moyen européen. Pour l'Allemagne, elle devra emprunter chaque tranche au taux auquel se finance l'Etat qui garantit ladite tranche du prêt (réparti entre les Etats selon sa participation au capital de la BCE), ce qui revient en fait à mettre en place une série de prêts bilatéraux... De quoi inquiéter effectivement les marchés, puisqu'il n'y a en réalité qu'une solidarité minimale. Surtout, cela montre que Berlin refuse tout progrès vers davantage de fédéralisme budgétaire, seule solution durable à la crise actuelle.Pour autant, les marchés ont des réactions pour le moins curieuses. Ainsi, ils ne veulent pas voir que la situation du Royaume-Uni est bien pire que celle de la Grèce ou de l'Espagne: le CDS britannique est toujours à 84,6 alors que son déficit public est plus important que celui d'Athènes et que sa dette est en train d'exploser et dépassera dès 2015 celle de la Grèce... C'est exactement la même chose pour les Etats-Unis. Car la question de la dette souveraine ne touche pas que l'Irlande ou les pays du sud de la zone euro, mais l'ensemble des pays développés qui ont dû éponger les effets de la crise bancaire et économique.Source: Bloomberg

June 02, 2010

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Axel Weber en guerre ouverte contre Jean-Claude Trichet

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Depuis le 10 mai, le président de la Bundesbank, la banque centrale allemande, ne décolère pas contre le président de la Banque centrale européenne (BCE). Il lui reproche d’avoir décidé de racheter des emprunts grecs, espagnols, portugais ou encore italiens afin de soutenir leurs cours et donc de faire baisser les taux d’intérêt réclamés par les marchés. Pour Axel Weber, c’était là un casus belli, car la BCE a brisé l’un des tabous de la politique monétaire allemande et donc européenne : car il s’agit d’une monétisation indirecte de la dette publique, puisque la BCE ne souscrit pas directement des emprunts auprès des États, mais rachète les bons d’État sur le marché secondaire (la revente). Or, une telle monétisation accroit la masse monétaire ce qui créé de l’inflation. Surtout, la BCE se rend dépendante des États qui auront ainsi la certitude que leurs excès seront épongés…

Dès le 11 mai, le patron de la Buba a pris publiquement ses distances avec ce bouleversement qu’il refuse d’assumer. Aujourd’hui, il en a remis une couche dans un discours prononcé à Mayence : « la politique monétaire a pris de nouveaux chemins pour combattre la crise que je continue à considérer de façon critique étant donné les risques » qui y sont liés, en particulier pour l’indépendance de la Banque centrale. C’est la première fois qu’un gouverneur critique ainsi une décision de la BCE : jusqu’à présent chacun assumait la politique décidée en commun, même s’il avait mis en minorité. Car, toute la politique monétaire est votée à la majorité simple par le conseil des gouverneurs de banque centrale de la zone euro, chacun disposant d’une voix quelle que soit la taille de son pays. Le rachat de la dette souveraine sur le marché secondaire a ainsi été voté « à une écrasante majorité », comme le rappelle aujourd’hui Trichet dans un entretien au Monde.Dans un ensemble composé d’États souverains, la BCE a jugé depuis l’origine qu’il valait mieux
garder le secret des délibérations afin d’éviter qu’un pays ait l’impression d’être mis en minorité, systématiquement ou non. Organe fédéral, l’Institut de Francfort est censé décider pour le bien de tous. Pour dénoncer la rupture d’un tabou monétariste, Axel Weber rompt donc à son tour un autre tabou, celui de la confidentialité.Le refus de Weber de soutenir le rachat de la dette souveraine des États en difficulté budgétaire, même si ses interrogations sont légitimes (mais en interne !), montre à quel point la Bundesbank a du mal à accepter de jouer collectif et continue à faire prévaloir les intérêts allemands. Pour la Buba, l’euro doit fonctionner comme le mark et elle prête à fragiliser la seule institution de la zone euro en qui les marchés ont encore confiance pour défendre ses dogmes. Cela rappelle étrangement la façon dont la Chancelière a géré la crise grecque depuis janvier dernier, ses hésitations ayant conduit la zone euro au bord du gouffre. Elle aussi a fait prévaloir les intérêts allemands – et la politique intérieure allemande - sur le collectif.Les effets des sorties de Weber ne se sont pas fait attendre. Le très francophobe Der Spiegel affirme ainsi, cette semaine, que si la BCE rachète des obligations d’État, c’est pour permettre aux banques françaises de se débarrasser à bon prix de leurs emprunts grecs alors que les banques allemandes, elles aussi très exposées, ont promis de les garder jusqu’en 2013… De là à parler d’un complot français, il n’y a qu’un pas que l’hebdomadaire s’est empressé de franchir en oubliant de préciser que Trichet ne décide pas seul…Reste que Weber, qui veut succéder à Trichet fin 2011, obère sérieusement ses chances en menant une telle campagne qui rappelle les heures les plus sombres du monétarisme allemand (la période de l’unification). Les chefs d’État et de gouvernement de la zone euro pourront légitimement s’interroger : la BCE peut-elle avoir à sa tête un homme qui fait preuve d’une telle rigidité ? Car la mesure décidée par Francfort est temporaire et n’est destinée qu’à stopper la panique sur les marchés. Sans cela, la crise aurait sans doute rebondi. Bref, Weber n’est manifestement pas l’homme qu’il faut pour gérer la sortie de crise. Mais, en même temps, il faut reconnaître que sa nomination rassurera pour longtemps des Allemands qui ont dû avaler beaucoup de couleuvres ces derniers temps. Et Weber découvrira qu’il n’a qu’une voix au sein du directoire et du Conseil des gouverneurs… Osera-t-il assumer d’avoir été mis en minorité ? On peut en douter.

May 31, 2010

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Comment le Financial Times alimente la crise

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Le biais anti-euro d’une grande partie des médias anglo-saxons est difficilement contestable. À
Londres, où j’ai été passé deux jours pour rencontrer des opérateurs de marché, il est étourdissant de constater que la fin de l’euro est une réalité incontestable, seule la date fait encore débat. Dans cette ambiance crépusculaire qui pousse les traders basés à Londres à jouer contre l’euro, les journaux n’hésitent plus à colporter la moindre rumeur, faisant foin de toute déontologie journalistique, afin d’être parmi ceux qui auront donné le coup de grâce à cette monnaie « moribonde ». Ainsi, la bible du monde des affaires, le quotidien britannique Financial Times, vient, une nouvelle fois, d’être pris la main dans le sac de l’approximation journalistique, ce qui est grave lorsqu’on possède un tel pouvoir d’influence.

Jeudi 27 mai, le FT fait état d’une rencontre qui aurait eu lieu à Pékin entre des représentants de la Safe (State Administration of Foreign Exchange, organisme qui gère les réserves de devises sous l’autorité de la Banque centrale chinoise) et des banquiers étrangers au cours de laquelle les autorités monétaires chinoises auraient évoqué leur intention de se désengager substantiellement de la zone euro, voire de mettre fin à la diversification de leurs réserves de change d’un montant de 2450 milliards de dollars (1994 milliards d’euros), dont environ 630 milliards seraient actuellement des euros. La date de la réunion ne figure pas dans le papier et un « investisseur » anonyme est seul cité sans que l’on sache s’il était ou non présent à ladite réunion. Mais le journal le dit : c’est un virage majeur qui montre que Pékin ne croit plus en l’avenir de l’Eurozone.Que se passa-t-il alors sur le marché ? Panique évidemment. Si les Chinois se débarrassent de leurs euros pour des dollars, il faut vendre d’urgence. L’euro a atteint son point le plus bas en quatre ans dans la journée de jeudi entrainant les bourses dans son sillage. Il a fallu que Pékin démente vigoureusement ce papier : « la Chine est un investisseur responsable et de long terme dans l’investissement des réserves de change et nous suivons toujours le principe de diversification (…) L’Europe a été, est et restera l’un des principaux marchés d’investissement pour les réserves de change de la Chine ». Fermez le ban. Les marchés se sont calmés, conscients d’avoir accordé du crédit à une simple rumeur, et l’euro est remonté au dessus de 1,23 dollar.
Quand on y réfléchit, le rédacteur en chef du journal aurait dû se poser quelques questions de base. Est-il crédible que la Chine annonce à des étrangers sa politique en matière de réserve de change ? Est-il crédible que la Chine ait pris le risque de faire diminuer la valeur de ses réserves en euros (sans parler de celle de ses investissements dans la zone) ? Est-il crédible que la Chine panique à son tour et préfère revenir au « tout dollar », bref à une dépendance accrue à l’égard des États-Unis dont la monnaie n’est pas plus stable que l’euro ? Est-il crédible que la Chine retire son argent de la zone euro ? Pour le placer où ? Quelles sont les zones économiques stables qui existent dans le monde ? Est-il crédible que la Chine panique aujourd’hui à cause de la crise de la dette souveraine européenne alors qu’elle n’a pas paniqué au moment de la crise bancaire aux États-Unis ? Est-il crédible que la Chine préfère mettre toutes ses billes dans le panier américain alors qu’il n’est absolument pas garanti que les États-Unis soient sortis durablement de la crise ? Est-il crédible que la Chine, en faisant une telle annonce qui ne pouvait que fuiter, concoure à déstabiliser la zone euro et donc l’économie mondiale au moment où ses exportations repartent ? Bref, est-il crédible que la Chine se tire une balle dans le pied ? À toutes ces questions, la réponse est évidemment négative. D’ailleurs, depuis, tous les
économistes sérieux expliquent que cet article n’a strictement aucun sens, quel que soit le bout par lequel on le prend. Le journaliste, consciemment ou inconsciemment, s'est probablement fait manipuler
par l'un de ces fameux « banquiers étrangers » qui avait quelque intérêt à
faire paniquer les investisseurs. Un journal qui a la réputation du FT n''aurait jamais dû présenter comme un fait incontestable une simple rumeur, car il ne s’agit pas de n’importe quel journal.  Comme me l’ont expliqué des opérateurs de marché, les investisseurs prennent leurs décisions en fonction, non seulement des analyses fournis par des économistes, mais aussi voire surtout des nouvelles et analyses qu’ils lisent dans les médias (de langue anglaise, cela va sans dire). Et cela, le FT le sait pertinemment.Le journal a-t-il reconnu son erreur ? Que Nenni. Vendredi, on a simplement eu droit à un papier titré : « la Chine est très inquiète de la crise de l’eurozone », avec le démenti de la Safe. Les journalistes ont péniblement expliqué que finalement, la Chine n’allait pas se retirer de la zone euro, mais acheter davantage de titres souverains plus sûrs (ce qui risque de rendre compliquer les émissions de dettes des pays du sud de l’Eurozone, mais passons).Bref, tout cela n’est pas sérieux et prêterait à sourire si le FT n’en était pas à son second mauvais coup. Ainsi, le 27 janvier, il affirmait que la Chine venait de refuser d’acheter 25 milliards d’euros d’emprunt grec, apporté en exclusivité par l’intermédiaire de Goldman Sachs. Un papier qui a déclenché la panique sur les marchés, deux jours après une émission de dette réussie par la Grèce. La crise risquait de se calmer, cela aurait été dommage pour les ventes du FT. Depuis, curieusement, le journal britannique n’est plus revenu sur cette information capitale qui aurait à tout le moins mérité une enquête, y compris pour démontrer comment on s'est fait manipuler ? Trop dangereux, peut-être?

May 30, 2010

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